Pour la suite du monde

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La première fois que j'ai lu Gao Xingjian, j'étais à Shanghai, étendu dans le lit infect d'un logement mal chauffé. J'avais aperçu un exemplaire en anglais de La montagne de l'âme, laissé distraitement sur une table à café par une amie chinoise. J'en avais aussitôt dévoré les premières pages.

À ma demande, mon amie m’a plus tard guidé dans les coulisses de sa librairie préférée, en plein cœur du quartier Fuzhou. Elle m’y a présenté son libraire, un ancien compagnon d’université. Les rencontres se sont multipliées. À chaque visite, ce libraire me reconnaissait. Il me montrait les nouveautés sur ses étals. Puis, parfois, il disparaissait derrière une porte et revenait avec un bouquin ou deux. Bien enfouis dans l’arrière-boutique, ces livres, puisque interdits par les autorités chinoises.

C’est ainsi que j’ai découvert, au fil des mois, les récits subversifs de Mian Mian (Les bonbons chinois), le ton provocateur de Zhou Weihui (Shanghai baby) et le regard vif de Yan Lianke (Servir le peuple, Le rêve du village des Ding).

Mon amie vénérait ce libraire, qui lui permettait de découvrir un pan de la production littéraire que les hauts placés du régime communiste tentaient de camoufler. Dans les livres, elle distinguait un monde interdit, voyait les sombres pourtours de sa nation.

Un monde en crise
Le monde est en crise. Les bombes éclatent chez le voisin, la terre hoquette, l’être humain perd ses repères. On s’émeut, on se choque, on rouspète. Les uns, pour combler le vide, cherchent à se redéfinir en se réfugiant dans des idées nouvelles, les autres s’évadent dans la fiction pour oublier les sinistres hier, pour rêver d’un meilleur demain.

De Tunis au Caire, d’Abidjan à Port-au-Prince, le libraire a un rôle d’importance. Sa pertinence ne fait pas de doute. C’est lui qui, avec fierté, sort de leur cachette et exhibe en vitrine les ouvrages longtemps censurés par le gouvernement tunisien. C’est lui qui rebâtit avec conviction son commerce après le séisme haïtien de janvier 2010. C’est lui qui fait revivre le cœur de la rue al-Mutannabi, un quartier irakien ravagé en 2007 par une explosion et par les échos de la guerre. C’est souvent lui, aussi, qui est attaqué par les autorités. Pensons seulement à la librairie Al Kitab à Bizerte, ville du Nord de la Tunisie. À la mi-janvier, ce lieu de culture a été saccagé, puis incendié par les milices de l’ancien régime au pouvoir.

Dans ces lieux, le libraire libère la parole, alimente l’engagement. Il permet aux lecteurs de replonger dans leur histoire. Il les aide à se réapproprier leur identité. Il leur fournit les outils pour se forger une opinion personnelle à mille lieues des discours officiels.

Parlons Québec
Au Québec, la librairie a longtemps joué un rôle semblable. Au XIXe siècle, le libraire Édouard-Raymond Fabre était au centre de la Rébellion des Patriotes. Sa librairie, un véritable lieu d’animation politique, était devenue le point de rencontre des Patriotes montréalais. Les idées y circulaient librement, les livres également.

Même constat dans le Montréal des années 1950. En pleine Grande Noirceur, l’imaginaire triomphe grâce à la librairie d’Henri Tranquille. Épris de liberté, le libraire, à qui Yves Gauthier a consacré le superbe Monsieur livre. Henri Tranquille (Septentrion), s’est battu avec vigueur contre toute forme de censure. Il a nargué les autorités cléricales en offrant une visibilité aux «mauvais» livres. Pas surprenant que les signataires du Refus global aient choisi ce lieu culturel pour lancer leur célèbre manifeste. Tranquille a ouvert la conscience de centaines de lecteurs, pavant, à sa façon, une nouvelle conception de notre société.

Ici, l’époque des grandes révolutions est terminée. On préfère parler de la dernière victoire de nos hockeyeurs plutôt que de discourir sur les évolutions sociales nécessaires. Malgré tout, un tour en librairie peut vous redonner foi en l’être humain. On y rencontre des passionnés. On y déniche des ouvrages inspirants, marquants.

Au quotidien, le libraire indépendant continue de s’engager. Tenir davantage que les best-sellers du moment représente un choix politique. Donner une visibilité à des livres qui ne «roulent» pas nécessairement, aussi. Tout comme le fait de ne pas consacrer tout son espace au dernier livre d’une vedette de la télévision ou d’un humoriste recyclé.

Le libraire fait encore des choix. Choisir d’allouer une vitrine aux œuvres marginales. Choisir de s’intéresser aux auteurs émergents, à la bande dessinée, aux ouvrages des créateurs locaux. Choisir la qualité devant la quantité. Choisir l’indépendance d’esprit. Voilà la philosophie du libraire indépendant moderne, voilà son engagement.

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