Pierre Graveline et les 50 ans de l’Hexagone : L’Héritage de Gaston Miron

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Dans la foulée du Refus global qui présageait un vent de renouveau culturel au Québec, Gaston Miron, Ollivier Marchand, Louis Portugais, Gilles Carle, Mathilde Ganzini et Jean-Claude Rinfret fondaient en 1953 les Éditions de l'Hexagone. Un demi-siècle plus tard, après avoir prospéré sous l'impulsion des directeurs littéraires qui ont pris la relève de Miron dans la « marche à la poésie » (Jean-Guy Pilon, Alain Horic, Jean Royer et Jean-François Nadeau), la maison demeure un vecteur essentiel du développement de la littérature québécoise, ainsi que l'affirme non sans un certain orgueil son directeur actuel, Pierre Graveline.

Carrefour de la poésie vivante

Au soir du lancement de la première plaquette (Deux sangs, regroupant des textes de Marchand et Miron), le futur auteur de L’Homme rapaillé se doutait-il que ses compagnons d’armes et lui donnaient le coup d’envoi d’une aventure qui leur survivrait ? Qu’un millier de titres plus tard, on célébrerait l’héritage des fondateurs de l’Hexagone lors d’une soirée « Jazz et poésie » réunissant sur scène des poètes issus de toutes les générations ? Nul ne saurait le dire. On sait cependant que l’ambition ne faisait assurément pas défaut à ces pionniers. À en croire une entrevue accordée par le cinéaste Gilles Carles à Christine LeTellier, auteure de Jeunesse et poésie (Fides), ils pensaient que « plus tard, [ils allaient] tous être des grands poètes, des grands écrivains, [ils allaient] être connus mondialement. »

Rompant avec la tradition qui faisait du poète un être essentiellement solitaire (qu’on pense à Émile Nelligan, Alain Grandbois, Saint-Denys Garneau, Rina Lasnier ou Anne Hébert), la génération de l’Hexagone fera de la solidarité entre poètes l’un de ses principes moteurs. « Il est évident que le milieu de l’édition a bien changé depuis les débuts de l’Hexagone et que la maison s’est forcément modernisée, professionnalisée avec les années. Malgré tout, je crois le comité éditorial actuel [auquel siègent d’ailleurs les poètes Gilles Cyr et Robbert Fortin] a gardé un peu de cet esprit communautaire qui caractérisait la maison », affirme Pierre Graveline, homme de gauche, autrefois président du Parti socialiste du Québec, et qui en assure actuellement la direction.

Éditeur malgré lui… ou presque !

Rachetée à Alain Horic par Sogides et intégrée au Groupe Ville-Marie Littérature au même titre que sa collection de poche (Typo) et deux autres maisons (VLB Éditeur et les défuntes éditions Quinze) il y a plus d’une décennie, L’Hexagone évolue sous la direction de Graveline depuis 1996. « Après que Jacques Lanctôt a quitté la direction de Ville-Marie Littérature, on pouvait craindre pour la survie de l’Hexagone, qui ne publiait plus que quelques titres par année, rappelle celui dont l’expérience éditoriale remonte à l’époque de Parti Pris. Pour moi, il n’était aucunement question de succéder à Lanctôt, comme on me l’a bientôt proposé. Mais Miron a tellement insisté… Il répétait qu’il fallait assurer la pérennité de cet héritage. J’ai fini par me laisser convaincre… »

Pierre Graveline sourit volontiers en évoquant sa première rencontre avec le poète, de plusieurs années son aîné, rencontre dont les circonstances ne laissaient guère présager que les deux hommes deviendraient un jour proches collaborateurs. « À l’université, nous avions publié dans le journal étudiant un dossier sur la culture québécoise où nous nous attaquions à un certain nombre de monstres sacrés, parmi lesquels Gaston Miron. Dès le lendemain de la parution du dossier, je crois, il est débarqué à la rédaction du journal pour rencontrer ces jeunes blancs-becs que nous étions et leur dire sa façon de penser… »

L’acrimonie s’étant vite dissipée, Miron et Graveline ont vu leurs chemins se croiser périodiquement, jusqu’à ce qu’ils deviennent collaborateurs : pendant la dernière année et demie de sa vie, le poète avait repris la direction de la collection Typo et se retrouvait, sur le papier du moins, « subalterne » du directeur de Ville-Marie Littérature qu’était devenu Graveline grâce à lui. « C’est drôle, parce que je me référais souvent à son jugement. Gaston et moi n’étions pas des intimes à proprement parler, mais nous avons toujours eu beaucoup de respect l’un pour l’autre. » Quand on lui demande ce qu’il retient de l’infatigable défricheur des territoires littéraires et éditorial québécois, Pierre Graveline répond sans hésiter : « Sa rigueur professionnelle et son sens de l’histoire ».

La passion de la poésie

Contrairement aux scénarios catastrophes échafaudés dans le milieu au moment du rachat de l’Hexagone par Sogides, la maison a prospéré malgré la tutelle de Pierre Lespérance (propriétaire des Éditions de l’Homme), sans le moindre compromis en ce qui a trait à sa vocation littéraire. « Sur le plan éditorial, Pierre Lespérance s’en est toujours remis à notre expertise et nous a laissé carte blanche », assure Graveline. À quoi doit-on alors ce grand remue-ménage dans le Groupe Ville-Marie Littérature, annoncé l’hiver dernier ? « J’ai passé des mois à consulter des collègues du milieu, des lectrices et lecteurs issus de tous les horizons, explique l’éditeur. À tous ces gens, j’ai demandé ce qu’évoquait pour eux le nom de l’Hexagone. Unanimement, ils ont répondu : LA maison de la poésie au Québec. Voilà pourquoi j’ai pris la décision de ramener la maison à sa mission initiale. »

En faisant fi des reproches qu’a suscités l’annonce de cette décision, L’Hexagone abandonne donc les genres de l’essai et du roman à sa maison-sœur (VLB), pour mieux restructurer son mandat poétique autour de quatre collections : « Rétrospectives », dirigée par Gilles Cyr, qui présentera les œuvres intégrales des plus grands noms de la poésie d’ici; « La Voie des poètes », dirigée par Simone Sauren, qui publiera de la poésie contemporaine en prose ; « L’appel des mots », dirigée par Robbert Fortin, qui se consacrera à la poésie contemporaine en vers libres ; et enfin « Chansons et monologues », qui paraissait autrefois sous le label VLB, et dont le mandat est assez clairement défini par le titre.

Se refaire une jeunesse

Jeune cinquantenaire, l’Hexagone est entrée dans le XXIe siècle en gardant le cap sur l’avenir, sans trahir son prestigieux héritage ni crouler sous le poids de celui-ci. « Bien sûr, le nom de l’Hexagone reste associé aux classiques de notre poésie, les Miron, Giguère, Lasnier, Grandbois, Lapointe, etc., admet Graveline. Mais je souhaite qu’elle redevienne aussi un lieu de ralliement pour la jeune poésie vivante. D’où l’importance d’accueillir chez nous de nouvelles voix, comme celles de Martine Audet, Nathalie Stephens, Tony Tremblay, Violaine Forest et Karen Ricard, pour n’en nommer que quelques-uns. »

Pour Pierre Graveline, qui en plus de diriger l’Hexagone et la collection « Parti Pris actuels », chez VLB, préside aux destinées de tout Ville-Marie Littérature, la voie à suivre est claire. « Le plus bel hommage que nous puissions rendre à l’Hexagone, c’est de persister à donner une voix aux poètes québécois. Contre vents et marées. Les éditer. Lire leurs œuvres. C’est ainsi, d’abord et avant tout, que la marche à la poésie se poursuivra. »

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