Petit libraire est devenu grand

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Le libraire a quinze ans? Déjà? Au lieu de se complaire dans une fâcheuse crise d’adolescence comme on pourrait s’y attendre à son âge, il fait montre d’une maturité qui inspire la fierté de ses parents. Qui aurait cru que le petit journal lancé au moment des célébrations du quart de siècle de la librairie Pantoute deviendrait l’étendard des Librairies indépendantes du Québec?

Autour de quelques bières naissent de grandes idées…
L’aventure avait commencé alors que nous étions attablés au défunt bistro Chantauteuil, l’« annexe » du bureau du temps où nous avions pignon sur la rue Saint-Jean, à Québec. Nous discutions alors avec André Duchesne et Nicolas Tremblay autour d’une bière ou deux. Nous étions associés dans la production d’Au pied de la lettre, l’iconoclaste magazine littéraire présenté sur les ondes de la télé communautaire, et cumulions d’autres expériences pertinentes. Écrivain, Stanley Péan tenait aussi une chronique hebdomadaire dans La Presse. Et Denis avait précédemment fondé et dirigé le Bulletin Pantoute et la revue Nuit blanche. L’idée d’un journal qui mettrait de l’avant le rôle de conseillers de nos libraires allait de soi. D’autant plus que nous avions le prétexte idéal : le vingt-cinquième anniversaire de la librairie Pantoute.

Les grandes lignes du projet prirent forme aussitôt le nom trouvé dans un moment d’euphorie… le même soir. Le lendemain, tout se mettait en branle : enregistrement du nom le libraire par une petite compagnie de production que venait de créer Denis; ouverture d’un compte bancaire pour parer au plus pressé (on ne fait pas crédit à un nouveau journal); coup de fil à ce bon vieux Dominic Duffaud, graphiste et également l’un des fondateurs et principaux associés de la librairie, pour lui proposer le projet et du même souffle lui demander de penser à une grille graphique. Ça roulait!

Après quelques réunions avec certains libraires de Pantoute, le contenu était fixé et les premiers articles en commande. Mais un journal gratuit ne vit pas que d’enthousiasme et de bonnes idées. Il fallait vendre de l’espace publicitaire à force de coups de téléphone répétés pour convaincre les éditeurs de nous suivre. Ce qu’ils firent. Si bien que le premier numéro de trente-deux pages en comptait le quart dédié à la publicité. C’est ainsi qu’une équipe de dix-neuf personnes, dont seize libraires, lançait à l’automne 1998 la première édition du libraire, juste à temps pour les célébrations du vingt-cinquième de la librairie tenues au feu bar Le d’Auteuil, au son des chansons du regretté Sylvain Lelièvre qui assurait l’animation musicale de la soirée.

« Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? », chantait alors Sylvain. La réponse à cette question s’étale dans les quatre-vingts numéros du libraire parus depuis ce lancement.

Petit à petit, le libraire fait son nid
La pérennité du libraire reposait alors sur une formule d’affaires inédite : gratuité pour les clients et achat par les librairies participantes. Nous avons contacté des librairies amies pour les inviter à devenir « partenaires » de la librairie Pantoute dans ce projet. Pierre Morin (librairie Clément Morin, de Trois-Rivières) et Laval Martel (Les Bouquinistes, de Chicoutimi) ont été les premiers à se joindre à nous dès le deuxième numéro, puis Yves Guillet (librairie Le Fureteur, de Saint-Lambert) au troisième et enfin Pierre Monet (librairie Monet, de Montréal) au septième. Ces partenaires devaient investir dans l’achat de trois mille exemplaires par numéro, en échange duquel investissement leurs libraires avaient le privilège de participer à la rédaction et l’évolution du journal.

Grâce à la vision de ces cinq libraires (les quatre susmentionnés et Denis LeBrun), le journal des librairies indépendantes a pu prendre son envol. D’autres librairies ont également été approchées à titre de dépositaires (achats de plus petites quantités du journal et diffusion). Nous comptions déjà sur quinze dépositaires au quatrième numéro, trente au vingtième, soixante-dix au numéro 45. La distinction entre partenaires et dépositaires finirait cependant par disparaître; depuis 2009, tous les libraires participants sont traités sur le même pied et peuvent collaborer au contenu rédactionnel.

Un alignement de planètes
Le succès naît souvent de la rencontre fortuite de diverses personnalités qui se complètent. C’est un exercice difficile et subjectif, mais voici tout de même les principaux acteurs de cette belle aventure.

Denis LeBrun, le grand idéateur, amateur de polars et bon vivant, toujours prêt à se lancer dans une nouvelle initiative folle visant à mettre de l’avant le livre et les libraires.

Stanley Péan, ami fidèle, écrivain, journaliste, et rédacteur en chef dès les débuts jusqu’à ce numéro, doté d’une mémoire encyclopédique, spécialiste de la littérature québécoise… mais incapable de respecter ses dates de tombées.

Hélène Simard, une Saguenéenne employée chez Les Bouquinistes, qui passa du statut de secrétaire de rédaction à directrice de la publication en dix ans; une femme connue pour sa rigueur, sa constance et ses colères noires et, au final, pour sa capacité de supporter la gang de fous qui l’entouraient.

Antoine Tanguay qui a été tour à tour secrétaire de rédaction, chroniqueur, directeur artistique et webmestre, un gars d’une intelligence flyée et un catalyseur, un peu… verbomoteur, depuis devenu l’un des meilleurs éditeurs au Québec avec Alto.

Notons au passage que le libraire a d’ailleurs servi d’agence matrimoniale pour ces deux derniers. Dès leur première rencontre au Chantauteuil, la petite étincelle était bien perceptible entre eux deux!

Daniel Grenier, webmestre des sites de Pantoute mais principalement pour les sites revue.leslibraires.ca, leslibraires.ca (anciennement lelibraire.org et ruedeslibraires.com), et livrequebecois.com, est ce discret Beauceron qui, la fin de semaine, hante les bars comme lead guitar d’un groupe heavy metal.

Lysa Roy, notre courtière en impression depuis les débuts, une jongleuse d’imprimeurs qui nous trouve toujours le meilleur prix; Dynamite Lysa qui a plus d’une fois parcouru le Québec pour faire la livraison à temps et dont les conseils sont toujours judicieux.

Hugues Skene, notre graphiste, le bout de la chaîne des retards de l’équipe, qui a souvent les yeux rougis par le manque de sommeil, mais qui arrive à garder son sens de l’humour.

Josée-Anne Paradis, qui a été l’assistante discrète d’Hélène Simard avant de prendre, en mai 2010, la direction de la rédaction et de la production avec une main de fer dans un gant de velours.

André Beaulieu qui jongle avec l’administration, les factures, les mauvais payeurs et qui est toujours prêt à rendre service.

Et le dernier mais non le moindre, Dominique Lemieux, grand patron des Librairies indépendantes du Québec (LIQ) et éditeur du libraire, d’une efficacité redoutable et d’une gentillesse tout aussi exemplaire, celui qui a transformé notre regroupement en coopérative.

Merci à vous pour la camaraderie, pour le plaisir de porter un projet aux multiples ramifications et à tous ceux et celles qui ont séjourné – ou séjournent encore – dans les locaux du libraire, les Cynthia Brisson, Benjamin Eskinazi, Alexandra Mignault, Alice MéthotMira Cliche, Olivia Wu, Hélène McLish, Annie Mercier, Dominic Duffaud, Maxime Jutras, Nicolas Tremblay, Yann Rousset, Adeline Corrèze, Mathieu Pilon, Mathieu Simard, Isabelle Beaulieu et tous les jeunes stagiaires multimédias qui ont œuvré sur nos plateformes numériques.

N’oublions pas que le libraire c’est aussi ceux que l’on voit rarement, nos chroniqueurs et chroniqueuses : le sage Laurent Laplante, le doyen, d’une générosité sans bornes; l’éminent Robert Lévesque, exemplaire dans son infinie érudition et son amour des belles lettres; Normand Baillargeon, la voix de la lucidité, dont la pertinence des analyses n’a d’égal que le profond humanisme; Norbert Spehner, encyclopédie du polar et du roman noir à l’humour corrosif; Élisabeth Vonarburg, grande dame des littératures de l’imaginaire, dont chaque chronique est une invitation au rêve; Elsa Pépin, une intelligence raffinée qui éclaire de ces lumières la scène des lettres étrangères; Maxime Catellier, poète, infatigable chasseur de sens et d’essence dans ce monde trop souvent en deuil d’idéal; Nathalie Ferraris, qui a su garder son cœur d’enfant et faire rebattre le nôtre à chaque chronique sur la littérature jeunesse.

Évidemment, il faut absolument saluer les voix essentielles de deux disparus inoubliables : l’ami Gil Courtemanche (1943-2011), qui a tenu en ces pages, à quelques années d’intervalle, une chronique sur les essais et une sur la littérature étrangère, Gil, au caractère irascible peut-être, mais au regard d’une acuité rare; et puis, Bernard Arcand (1945-2009), qui a tenu lui aussi (trop brièvement) la chronique sur les essais avec la finesse d’esprit qui le caractérisait.

Et puis, nous nous en voudrions de ne pas souligner le travail de ces collaboratrices et collaborateurs ponctuels, dont les Michel Vézina, France-Isabelle Langlois, Francine Bordeleau, Geneviève Thibault, Hélène Boucher, Michel Pleau, Nathalie Olivier, Simon-Pierre Beaudet, Dominic Tardif, Claudia Larochelle et tous les autres qui ont contribué à faire de ce magazine ce qu’il est devenu.

Le regard tourné vers l’avenir
En quinze ans, le libraire s’est transformé en changeant de format, de papier et en passant de l’impression en deux couleurs à la quadrichromie. Du magazine ont émané deux sites, lelibraire.org et livresquebecois.com. Notre publication s’est aussi mérité deux prestigieuses distinctions : le prix Odyssée 2002 au tournant du millénaire pour récompenser sa contribution exceptionnelle en librairie et le Prix d’excellence des arts et de la culture de la Ville de Québec en 2012.

Mais toute teintée de fierté soit-elle, l’histoire du libraire et de ses bons coups ne nous empêche pas de maintenir le regard résolument braqué vers l’avenir. Le libraire a été à l’origine de la création du regroupement des LIQ, tout récemment devenu la coopérative Les libraires, avec ses quatre-vingt-six librairies membres, désormais éditrices du magazine. À n’en pas douter, sa belle histoire n’en est qu’à ses débuts.

1998 : Création du journal des libraires de Pantoute, le libraire
1999 : Arrivée des librairies Clément Morin, Les Bouquinistes et Le Fureteur comme partenaires principaux
2000 : Arrivée de Monet comme partenaire principal
2002 : Prix Odyssée
2004 : Passage de trimestriel à bimestriel et lancement du site Internet www.lelibraire.org
2009 : Passage du papier « journal » au papier ciré de type « magazine » et changement de format vers un format plus « carré » et hommage reçu par le Salon du livre de Montréal pour les 10 ans du magazine
2011 : Refonte du site Internet www.lelibraire.org
2012 : Prix d’excellence des arts et de la culture de la Ville de Québec
2013 : La revue change de nom pour les libraires

Vous pouvez télécharger le numéro 80 de la revue les libraires à cette adresse http://revue.leslibraires.ca/Uploads/Magazines/0011__Libraire80.pdf pour avoir un aperçu des 15 dernières années aux pages 25 et 26. 

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