Liberté en péril

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En ce début du XXIe siècle, dans un certain pays démocratique, personne au gouvernement ne trouve rien à redire au fait qu'une compagnie aurifère intente une poursuite-bâillon contre un éditeur et ses auteurs qui reprennent, dans un livre controversé, des informations (pourtant disponibles ailleurs) qu'elle estime dommageables pour sa réputation. Nul ne s'indigne non plus qu'on décourage la diffusion des images du retour en cercueils des soldats victimes d'une guerre qui s'éternise et dont personne ne voulait, nuisibles pour le moral des troupes.

En cet État où l’on prétend avoir à cœur le droit du public à une information de qualité, aucun ministre, aucun député ne se scandalise qu’un groupe de presse puisse imposer aux employés syndiqués d’un de ses journaux un lock-out qui n’en finit plus. Et seuls quelques artistes et intellectuels osent prendre ombrage de l’idée qu’un gouvernement propose l’instauration de mesures fiscales visant à priver d’une partie de leur financement étatique des œuvres cinématographiques jugées par anticipation dommageables pour l’ordre public.

Il y a quelque temps, sur les ondes et les plateformes de Radio-Canada, on s’intéressait à la liberté d’expression à l’occasion d’une semaine consacrée à ce thème. En notre ère de relativisme et de marchandisation tous azimuts, l’exercice n’était pas gratuit. Que signifie ce terme de «liberté d’expression» quand on sait qu’il n’existe plus que quatre quotidiens indépendants à l’échelle nationale: Le Devoir, The Whitehorse Star, le Flin Flon Reminder et L’Acadie Nouvelle? La formidable prolifération des canaux de diffusion à laquelle on assiste n’a produit

que très peu de nouvelles sources d’information. Elle a seulement permis la démultiplication de l’écho des mêmes voix, de l’image des mêmes tronches qui rejouent sur toutes les scènes la même comédie de liberté.

On en a un bel exemple avec le cas de Richard Martineau, le soi-disant «franc-tireur» de service qui sévit à Télé-Québec, dans Elle Québec, sur LCN quotidiennement et comme chroniqueur pigiste (en italiques, pour l’ironie) dans les deux principaux journaux de Quebecor quatre fois par semaine. Du temps où il dirigeait le Voir, ce même Martineau signait dans sa chronique Ondes de choc («Leçon de français no 21», 6 mars 2003) un vigoureux réquisitoire contre la convergence telle que pratiquée dans l’Empire au service duquel il œuvre désormais comme fou du roi à la pige. «L’empire Quebecor, écrivait Martineau, est comme un cochon. Rien ne se perd, tout se mange, on fait du gras avec la viande, de la sauce avec du gras, de l’eau avec de la sauce, tout est bon, tout peut servir, tout se recycle, tout se vend.»

Tout se vend, certes. À commencer par les principes, les convictions, la liberté de pensée. J’ai pourtant la certitude que certains cyniques auraient intérêt à relire l’excellent ouvrage de Jean Daniel, Avec Camus: Comment résister à l’air du temps (Gallimard, 2006), qui illustre à quel point les choses ont peu changé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, sinon pour le pire. Soixante ans après la libération de Paris, les médias appartenant aux grands patrons qui dictent les règles du jeu à nos gouvernements réputés démocratiques nous offrent à toutes les antennes et sur toutes les plateformes l’équivalent du pain et des jeux destinés à divertir les masses: «On nous dit: c’est cela que veut le public, argumentait au lendemain de l’Occupation l’auteur de L’Étranger, cité par Jean Daniel. Non (sic) le public ne veut pas cela. On lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. Or le public, lui aussi (sic) a réfléchi pendant quatre ans et il est prêt à prendre le ton de la vérité puisqu’il vient de vivre une terrible épreuve de vérité; mais si vingt journaux tous les jours de l’année soufflent autour de lui l’air même de la médiocrité et de l’artifice, il respirera cet air et ne pourra plus s’en passer.»

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