Lettre ouverte

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Parce que la maison d’édition Planète rebelle est un incontournable lorsqu’il s’agit de contes au Québec, nous avons demandé à Marie-Fleurette Beaudoin, qui en est l’éditrice, de quelle façon sa maison faisait aujourd’hui vivre le conte. Nous l’avons également questionnée sur les motivations de Planète rebelle à défendre autant l’oralité (par le CD) que la littérarité (par le livre). Dans une lettre ouverte, plaidoyer pour ce genre littéraire, elle nous répond.

Le renouveau du conte au Québec, au tournant des années 1990, s’est fait dans la modernité. Le conteur actuel n’est plus le vieux conteur qui raconte un conte anonyme transmis de bouche à oreille, de génération en génération, au sein de la famille et des voisins. C’est un chercheur qui trouve sa matière sur le terrain, dans les archives et les livres. C’est un artiste professionnel; il est le plus souvent créateur de ses propres œuvres, revendique une reconnaissance sociale et pratique les arts de la scène.

En 2004, le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Conseil des arts du Canada reconnaissent le conte comme « de la littérature écrite et orale ». Cette intégration à la littérature peut étonner, pour un art qui revendique son oralité, qui s’inscrit dans le spectacle vivant et se pratique en public. Elle s’explique par différentes raisons : le conte oral a survécu grâce au conte littéraire, et la création d’un conte, même oral, est une démarche de création littéraire.

Dans les années 2000, face à une véritable explosion des activités, le milieu, petit et encore marginal, sent le besoin de s’organiser, conscient que le conte s’affirme de plus en plus comme l’une des tendances émergentes de création artistique et d’identité culturelle et sociale. On veut faire évoluer la pratique particulière du conte et de la littérature orale en un exercice complexe, afin de rendre compte du phénomène à la fois dans sa spécificité et avec l’ouverture nécessaire pour contenir la diversité et la pluralité de ses expressions. La participation de plus en plus nombreuse d’artistes multidisciplinaires (arts visuels, poésie, vidéastes, performeurs, etc.) confirme l’apport de pratiques connexes au champ de l’oralité.

Du livre à l’oralité
Fondée en 1997 par André Lemelin, lui-même conteur, Planète rebelle, pour une bonne part associée dès l’origine au renouveau du conte, imagine un projet éditorial à partir de cette réalité : mettre le livre au service du conte en associant au support du livre celui d’un CD. En 2002, la maison est vendue à Marie-Fleurette Beaudoin qui poursuit cette politique éditoriale singulière. Les publications sont regroupées en collections. Dorénavant, à l’exception bien sûr des essais, chaque ouvrage est systématiquement accompagné d’un CD.

Au moyen du CD, la parole est vivante et peut s’entendre en contrepoint du texte à lire. La première collection offerte au catalogue de Planète rebelle, et la plus fournie, s’appelle « Paroles », sans ambiguïté. Dédiée au conte et aux conteurs contemporains – soit en consacrant à l’œuvre d’un conteur ou d’une conteuse un ouvrage particulier souvent issu d’un spectacle, soit en réunissant, sous forme de collectif, un ensemble de paroles contées et rassemblées autour d’un thème ou, le plus souvent, en mémoire d’un événement ou d’une performance orale autrement éphémère (nuits du conte, festivals, etc.) –, la collection « Paroles » témoigne de la vivacité et de la créativité du conte au Québec. En écho à la collection « Paroles », celle des « Regards ». Cette série rassemble plusieurs ouvrages dédiés au conte sous l’aspect, cette fois, d’études ou d’essais, de retranscriptions de tables rondes ou d’entrevues, offrant aux conteurs eux-mêmes l’occasion de partager leurs réflexions sur la pratique, la nature et l’art du conte, et la place que celui-ci occupe au sein des enjeux de la société actuelle.

La parole vivante et les enfants
Dès 2003, encouragée en cela par les conteurs eux-mêmes, Planète rebelle crée sa collection « Conter fleurette» qui s’adresse aux jeunes de 3 à 8 ans. Avec l’apport de conteurs et de conteuses de talent et la complicité de compositeurs, cette collection convie à la découverte d’histoires peuplées d’aventures et de personnages, des plus étonnants aux plus attachants qui, à l’occasion, ont traversé les époques et de nombreuses contrées pour venir à la rencontre des jeunes lecteurs d’aujourd’hui. Outre la participation de conteurs et de musiciens professionnels au moyen du CD, l’ouvrage, par la présence du récit écrit, se fait une invitation à la découverte de la lecture qui, accompagnée d’illustrations, permet la rencontre entre la parole, la musique, le mot et l’image. Il y a trois ans, une autre collection s’est ajoutée pour les 9 à 13 ans. Le but est de présenter des grands récits merveilleux, fantastiques ou légendaires proches dans la forme du roman jeunesse pour les adolescents. Les livres sont accompagnés, ou pas, de la narration scénarisée sur un CD.

Au fil des pages, celui de la parole…
Pour Planète rebelle, l’important c’est d’être à l’écoute des voix créatives, de les capter, de les diffuser, de les promouvoir et de leur donner une place dans la littérature sans pour autant faire taire la PAROLE VIVANTE en l’enfermant dans l’écriture. Bien au contraire, le livre accompagné de son CD est un objet pluriel d’ouverture, qui laisse le choix au lecteur de vivre et revivre sa rencontre avec le conteur en l’écoutant. Aujourd’hui, ce sont des dizaines de conteurs du Québec et de la francophonie qui sont publiés chez Planète rebelle, par ailleurs le seul éditeur de littérature orale au Canada.

Marie-Fleurette Beaudoin, éditrice

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