Les Allusifs : Des allusions à la certitude

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Au tournant du troisième millénaire, lorsqu'il sera temps de dresser un portrait de l'édition au Québec, les historiens devront accorder une place toute particulière aux Allusifs. En quatre ans à peine, Brigitte Bouchard et son équipe ont en effet rassemblé sous une même bannière des auteurs québécois et étrangers. Prouesse encore plus remarquable, Les Allusifs ont imposé une philosophie éditoriale culottée à un marché fragile, faisant fi des oiseaux de malheur qui leur prédisaient une mort rapide.

Aujourd’hui, la fondatrice des Allusifs regarde en arrière avec le sentiment du devoir accompli, et ce, même si elle n’en est encore qu’en début de parcours. Elle a affirmé le caractère distinctif de son entreprise, tant au point de vue éditorial que graphique. Ses auteurs, dont certains figurent parmi les plus grandes pointures de la littérature internationale, ont vu leurs œuvres remarquées des deux côtés de l’Atlantique, situation rarissime dans le monde de l’édition québécoise. Et pour couronner l’ascension spectaculaire des Allusifs, la toute jeune entreprise a été mise en nomination pour le prix d’excellence à l’exportation de la SODEC. « Je suis très chanceuse et très heureuse de pouvoir me permettre de vivre de mon métier, mais surtout d’être libre de mes choix. Je me trouve privilégiée, mais le chemin a été difficile. », affirme Brigitte Bouchard, qui avoue s’être toujours fiée à son flair pour guider ses choix.

Il est vrai que des illusions des premiers jours à la certitude des derniers mois, l’historique des Allusifs aura été marqué par nombre de sacrifices, quelques détours de la chance, moult efforts, une bonne dose de culot et, surtout, une farouche volonté de s’opposer à l’idée qu’il faut obéir aux conventions d’un marché tourné vers lui-même, régi par l’obtention de subsides gouvernementaux. Ainsi, c’est grâce à son passage à La courte échelle, où elle confie avoir gagné « une très bonne formation », puis chez Libre Expression et Les 400 coups que Bouchard s’est forgé une idée du métier d’éditeur avant de se décider, enfin, à tenter sa chance.

La signature des Allusifs

Or, au sein d’un marché fort compétitif où, de surcroît, la littérature étrangère n’attire pas toujours les masses, il fallait trouver une orientation originale au projet, un signe distinctif : « Plusieurs maisons que respecte beaucoup publiaient déjà de très bons livres. J’ai donc décidé de faire le saut la journée où je me suis rendu compte que ce que j’aimais lire, c’était des lectures ramassées, des romans courts. Plusieurs des auteurs que j’apprécie, que ce soit Camus, Berberova, Kawabata, Kafka, Yourcenar ou Anne Hébert, ont écrit des romans brefs. À partir de ce jour-là, tout s’est mis en place. Le titre,  » Les Allusifs « , est venu de cette idée d’évoquer le genre littéraire que je voulais mettre de l’avant. Des romans courts, des phrases allusives plutôt que descriptives. Cela me permettrait aussi d’inviter des auteurs que j’admire à écrire un texte court. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait avec les premiers textes. », raconte la femme d’affaires.

Une fois la politique éditoriale établie, restait à définir la signature graphique, un élément primordial selon Brigitte Bouchard : « J’ai toujours favorisé le concept graphique selon lequel on reconnaît tout de suite un livre lorsque l’on entre dans une librairie, plutôt que de changer les couvertures à chaque fois. J’ai aussi demandé à Lyne Lefebvre, qui a fait une maquette inspirée du Bauhaus, que la quatrième de couverture puisse  » répondre  » en quelque sorte à la première de couverture ». Un autre trait du look des Allusifs est l’utilisation des photographies de Serge Clément, une œuvre dont Bouchard apprécie particulièrement le caractère évocateur. Chaque détail d’un livre publié aux Allusifs est donc traité avec soin, négocié avec toute l’équipe, ce qui provoque parfois de longues discussions : « Je les bichonne ainsi parce que je n’en publie pas beaucoup », explique Bouchard.

Un catalogue éclectique

À ce jour, Les Allusifs comptent à leur catalogue une trentaine de romans signés par des auteurs d’origines diverses, du Québec au Portugal en passant par le Mexique et le Canada. Certains ouvrages, comme le magnifique Du mercure sous la langue de Sylvain Trudel, ont contribué à imposer la maison un peu partout, mais surtout en France, où l’éditrice réalise aujourd’hui près de 80% de ses ventes. Fait à noter, pour ceux que les chiffres et les statistiques intéressent, les auteurs québécois représentent à peu près 20% de son catalogue. Pourtant, l’automne dernier, Le Jour des corneilles de Jean-François Beauchemin a été sélectionné par des libraires français comme l’un des romans de la rentrée à surveiller. Ici, Brigitte Bouchard dit avoir bénéficié de l’appui de libraires (l’oeuvre de Beauchemin est d’ailleurs en lice pour le Prix des libraires du Québec 2005), qui lui sont fidèles et n’hésitent pas à accorder une bonne visibilité à ses romans. Enfin, la présence au catalogue d’auteurs importants comme Roberto Bolano, Sergio Pitol ou Jorge Edwards a naturellement attiré l’attention des lecteurs de littérature étrangère dans l’Hexagone, où les Allusifs jouissent d’une solide réputation. Bouchard ne le cache pas ; sans la distribution européenne, assurée par Harmonia Mundi, son entreprise aurait fermé boutique depuis belle lurette : « Maintenant, je peux viser un marché plus grand que le Québec, où l’intérêt pour la littérature étrangère est moins fort et le marché, plus petit. Pour moi, un bon texte est un bon texte, peu importe son origine. Je déteste toute forme de « ghettoïsation » de la culture. Quand les gouvernements d’ici parlent de diversité culturelle, je peux dire que dans les lignes directrices des programmes, ça n’existe absolument pas. Depuis le début des Allusifs, je ne veux pas être motivée par des programmes de subvention. »

Le hasard, la passion et le flair. Voilà les moteurs d’une maison caractérisée par son dynamisme et la qualité littéraire de ses romans. Et qu’est-ce que l’instinct de Bouchard anticipe pour les prochaines années ? « La seule mention de figer l’avenir devient angoisse. Je préfère le doux vertige face à l’inconnu et je n’en finis jamais de m’étonner de toutes ces rencontres possibles. Cette part d’inconnu, stimulante, est une vitalité nécessaire », conclut-elle.

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