Rire. Juste à y penser, je me sens déjà mieux. Pas que j’allais mal, mais en riant, c’est toujours mieux. J’ai en tête l’image de ces femmes autochtones qui se reculent en penchant leur tête vers l’arrière pour s’esclaffer, comme si les échos de leur rire allaient porter davantage de cette façon. Comme si on marquait une pause parfois dans une situation malaisante peut-être aussi. À vrai dire, je ne suis jamais vraiment ressortie indemne de ces éclats de rire. Souvent pour le mieux.

Ce qu’il faut savoir, c’est que derrière l’humour autochtone se cache une myriade de codes et d’émotions qui peuvent parfois être difficiles à déchiffrer pour le non-initié. Et pourtant, l’humour est si commun à l’humain. Tout le monde rit. Mais tout le monde ne rit pas de la même manière et pour les mêmes raisons.

L’humour autochtone est très particulier, singulier même. Loin de servir un but unique de divertissement, il s’inscrit dans tout un univers qu’ethnologues et anthropologues se plaisent à décortiquer.

Pour la poète innue Marie-Andrée Gill, l’utilisation de l’humour en littérature autochtone francophone est relativement récente : « Après avoir parlé de traumas et de quêtes identitaires, nous sommes rendus à utiliser l’humour, l’ironie et le sarcasme dans nos littératures orales et écrites comme un outil de guérison, pour enlever du stress et relaxer. Notre créativité est incroyable, mais nous sommes encore timides quand il s’agit de pleinement être ce que nous sommes avec l’autre. Mais nous arrivons de mieux en mieux à nous affirmer. »

© Obom

La littérature autochtone, comme un reflet d’une société qui apprend à s’ouvrir, grave maintenant en elle des codes et des univers qu’elle s’entêtait peut-être à cacher, consciemment ou inconsciemment, par pudeur ou par crainte, dans ses premières publications. Et tout le monde en sort gagnant.

Quelqu’un qui a travaillé de nombreuses années avec les Autochtones m’a dit un jour : « Si tu réussis à rire avec un Autochtone, toute ta relation en sera changée. » L’humour crée en effet des ponts. Et en dessous des ponts, il y a des rivières de beau et de laid qu’on apprend doucement à connaître comme lecteur. Des histoires qui nous permettent de mieux explorer, de mieux comprendre ces univers autochtones dans tout ce qu’ils sont, dans leur richesse et leur complexité.

« Si tu réussis à rire avec un Autochtone, toute ta relation en sera changée. »

« L’humour sert à rendre les choses – les contenus plus lourds entre autres – accessibles. Son utilisation permet d’alléger le propos et permet au lecteur de ne pas se retrouver en situation de tension constante. L’humour permet à l’équilibre de s’installer. Pour l’écrivain, c’est aussi une façon de se détacher de la douleur, d’avoir un certain recul critique en lien avec ce qu’il présente », selon Jocelyn Sioui, auteur wendat.

Karl Marx disait, en parlant de l’histoire qui se répète deux fois, sinon plus : « La première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une farce. »  En ces mots se trouve peut-être une des clés de l’humour autochtone. Un humour guérisseur, parfois sous la forme d’une satire, qui sert entre autres à apaiser les traumas de l’histoire, ceux qui se répètent sans cesse, puisqu’à travers la blague s’échappe sans doute un peu de ce trop-plein. Puisqu’on vient en quelque sorte normaliser ce qui n’est pas normalisable. Puisque c’est souvent, trop souvent peut-être, la première soupape pour en parler. Parce qu’on se sent moins seul si on peut en rire avec les autres, comme dans une vallée secrète que seuls quelques-uns peuvent pleinement arpenter, mais que les autres peuvent comprendre. L’humour comme un besoin.

Thomas King, l’auteur de L’Indien malcommode, disait ceci à propos de l’humour en littérature autochtone : « Vous savez, l’humour rend la tragédie encore plus profonde, plus tranchante. Les deux ne se combattent pas si vous les utilisez bien. C’était important pour moi de donner au lecteur des endroits pour respirer, tout le monde en a besoin en lisant une mauvaise chose après l’autre… »

Un humour pour dédramatiser. Comme des trous dans la glace laissés par des phoques pour respirer.

© Obom

Il y a également toutes ces autres fonctions de l’humour. L’humour comme un outil de cohésion sociale d’abord. L’humour qui sert à ramener l’humilité, la discipline au sein d’un groupe. À retrouver sa place autour du grand cercle. Un humour parfois incisif mais toujours bienveillant. Puis l’humour sarcastique, celui qui révèle les absurdités de la vie. Ici, je pourrais nommer les ouvrages de Dawn Dumont, à la fois autrice et humoriste, qui se sert de son talent pour appuyer et souligner à sa façon ces tout petits moments que nous connaissons universellement comme êtres humains – par le biais des enfants notamment, et à travers eux –, pour rappeler cette naïveté qui sait à la fois faire rire et grincer des dents, pas trop fort.

Et il y a enfin l’humour pur, l’humour juste pour exister. Celui qu’on crée pour entrer en relation avec les autres. La littérature autochtone en est remplie. Je pense entre autres au premier roman de Natasha Kanapé Fontaine, Nauetakuan, un silence pour un bruit. Dès les premiers dialogues, on est témoin de cette façon d’entrer en contact par l’humour comme un pont, même quand c’est exagéré. Un humour qui passe souvent par l’autodérision, comme pour se rendre plus accessible à l’autre.

C’est ainsi que se construit l’humour depuis des millénaires. Une tradition d’abord orale qui s’exprime à travers les légendes, les mythes et les histoires de tous les jours, mais qui se transforme à l’écrit comme une main tendue toute singulière. Un art fin que ne maîtrise pas qui veut, et qui permet, lorsque la magie se produit, une véritable rencontre entre un lecteur et un auteur, celle que l’on recherche, celle qui laisse des traces.

Ce texte est tiré du carnet Je lis autochtone!

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