Pour celui qui contemple la canopée d’une forêt, l’idée qu’il s’en fera dépendra davantage de ce qu’il y aura vécu — ou de ce qu’il en aura lu — que de l’aspect des ramures. La forêt est-elle ce lieu terrible où le vulnérable se frotte au loup? Ou est-ce plutôt ce lieu refuge, qui entremêle souvenirs d’un passé à y courir et vision sylvestre de la détente sous les chants des oiseaux? Les auteurs ont puisé dans leur imaginaire ou leur vécu pour présenter une facette de la forêt. Impossible à circonscrire à une seule épithète, la forêt se dévoile ainsi ci-dessous sous ses mille et un visages. À vous de choisir dans lequel vous plongerez!

 

Photo : © Justine Latour

Héritage
avec Julie Dugal
« J’ai toute une forêt qui pousse en moi, mais chaque jour, on essaie de me la couper. Le monde des adultes n’est pas fait pour les grandes forêts sauvages avec leurs branches cassées et leurs arbres morts. » La forêt qui pousse au creux du personnage créé par Julie Dugal dans Nos forêts intérieures en est une dont les racines sont bien ancrées dans le passé, une qui ressurgit, refleurit, à chaque souvenir évoqué. « J’ai grandi entourée de forêts et de lacs, à une période où tout semblait possible. Partir de la ville, défricher et construire sa maison au milieu de nulle part. C’est ce que mes parents ont fait, avec mes oncles et mes tantes. […] Ce grand territoire était notre terrain de jeu, avec ses trails de bois à parcourir en bicycle et ses champs de bleuets à l’infini. En vieillissant, j’ai réalisé la grande liberté que tout cela représentait. J’ai senti le besoin de renouer avec la nature. Ce sentiment était si fort que je devais l’écrire. Je suis partie de mon enfance et est née l’histoire de Nathalie », nous dévoilait l’auteure, en entrevue en août dernier. Ainsi, Julie Dugal tisse habilement son roman, aussi beau et grand qu’une forêt, autour de la question suivante : est-il possible de planter en ville la forêt qui nous habite?

 

Photo : © Charles Freger

Refuge
avec Marie Darrieussecq
« La forêt était étourdissante. De toutes petites feuilles d’un vert très clair, d’un vert tellement naturel qu’il me semblait artificiel, le vert de quand on pense au vert : de toutes petites feuilles qui poussaient au bout d’absolument toutes les branches. On avait envie de les toucher, d’être touchée par ce feuillage doux et velu et si vert. » Cette forêt ainsi décrite est celle qui sert de refuge à la protagoniste de Marie Darrieussecq dans Notre vie dans les forêts, roman dystopique où la société en est devenue une où les robots sont nombreux, où les clones sont légion, où l’humanité, tranquillement, a perdu de son sens. Fuyant cette postsociété qu’elle refuse, une ex-psychologue s’enfuit — en compagnie d’autres résistants qui prônent la liberté — au creux des bois, dans cet « envers du monde » où elle préfère vivre, où elle devra comprendre que pour ne plus voir l’humain au centre de tout, ça prend une révolution mentale. « Le posthumanisme est au bout des forêts », conclura Le Monde à la suite de la lecture de ce roman.

 

Photo : © Audrée Wilhelmy

Familiale
avec Catherine Leroux
Dans La marche en forêt, premier roman envoûtant de l’écrivaine Catherine Leroux, chacun des membres de la famille Brûlé — dont l’arbre généalogique est présenté en début de roman — se révèle dans des récits épars. De courts chapitres, qui finiront par s’imbriquer, racontent le deuil, l’amour, les secrets, les failles, la maladie, le temps qui passe, la vie dans ses imperfections, sa complexité et sa splendeur. Petit à petit, le portrait de plusieurs générations se dresse sous nos yeux. Surgit alors une fresque impressionnante et foisonnante, comme un album photo familial, une vaste courtepointe, évoquant une forêt. La forêt est donc ici davantage symbolique, représentant autant l’ensemble que forme une famille, mais aussi les destins individuels de chacun, intrinsèquement liés. C’est d’ailleurs sur cette image d’une marche en forêt aux multiples possibilités que s’amorce l’histoire : « C’est un homme qui marche sur des sentiers qu’il ne connaît pas, et qui, à chaque embranchement, choisit le plus étroit des chemins. […] il marche sans se demander s’il va en ligne droite, s’il dévie, s’il se dirige vers le nord ou vers l’ouest, s’il monte ou s’il descend. Il ne s’arrête pas, il marche en forêt. »

 

Photo : © Laurent Theillet

Sacrée
avec Jean Désy
L’œuvre tout entière de Jean Désy est un hymne à la forêt, aux êtres qui l’habitent, au souffle qui la transperce, à l’aridité des éléments qui s’y déchaînent. Poète avant toute chose, il enseigne la littérature à des étudiants en médecine. Il demeure en nature, use de sa voix pour en élever la teneur essentielle, voire sacrée. « L’harmonie de l’être est tributaire de l’hivernité », poétise-t-il, usant de ce néologisme qui dit tout de ce rapport intime qu’il entretient, de cet amour qu’il partage, avec le domaine sylvestre. Dans Du fond de ma cabane, il propose de réapprendre à aimer la nature par un texte qui s’adresse directement au lecteur, utilisant le « vous » pour mieux s’approcher de lui, pour s’assurer que chacun s’y sente interpellé. Il nous invite à voir entre ses lignes ces épinettes qui forment des toriis naturels — ces portes qui permettent de passer de l’espace profane à l’espace sacré —, il nous rappelle que la forêt est ce lieu où l’on ressent la Vérité, ce royaume de mouches noires à apprivoiser. Il fait l’éloge de ces cabanes érigées par des nomades pour le voyageur de passage, nous rappelle pourquoi les Peuples Premiers ont un rapport « d’emprunt » à la forêt, cyclique, tout en respect, sans se l’approprier. Il n’y a rien d’ésotérique dans le propos de Désy, mais un appel au retour aux sources, une invitation à délaisser tout ce que la société de consommation promet pour plutôt se tourner vers l’essentiel, qui vit déjà juste là, sous nos pieds. Car « c’est en forêt que vous arrivez à croire en l’existence de l’Âme du monde et, par le fait même, en votre âme personnelle », écrit-il…

 

Photo : © Sylvie Roberge

Respectable
avec Michel Noël
« Depuis des temps immémoriaux, nous avons appris beaucoup de choses en observant les animaux, en respectant les arbres, en naviguant au gré des courants sur les rivières qui vont de lac en lac, en écoutant attentivement les vents qui viennent de partout, chargés de paroles. La Nature est notre école et nous n’aurons jamais fini d’apprendre » : voilà un exemple de ce qu’on lit dans Miguetsh!, de Michel Noël (aussi édité sous le titre Hush! Hush!). Inspiré en partie de sa propre enfance, ce récit raconte l’histoire d’un Amérindien de 14 ans qui apprend la vie traditionnelle des trappeurs. On y apprend, dans cet hymne aux méthodes ancestrales, comment certains peuples ne font qu’un avec l’aridité de la forêt. Dans ce roman, la menace ne provient d’ailleurs pas de la nature… Le narrateur a grandi dans une maison protégée par les énormes bras des conifères, avec à l’esprit l’idée qu’un vénérable grand pin peut représenter la mémoire de la Terre. « Étreindre un arbre, coller sa joue sur son écorce, sentir l’odeur de son bois, lui dire qu’il est beau, c’est vivre sa propre histoire, s’enraciner profondément au fond de son âme. C’est être en bonne relation avec le Ciel et la Terre et se sentir porté par les Étoiles ».

 

Photo : © Kelly Jacob

Cachottière
avec Steve Gagnon
Dans Fendre les lacs, ils sont huit personnages à partager un territoire forestier entourant un lac, des êtres blessés, puissants ou détruits. Ils ont besoin que les choses bougent, mais sont si liés entre eux que chaque mouvement crée un tumulte douloureux. Steve Gagnon, dans cette pièce d’une force inouïe, nous transporte près des mélèzes qui entourent ce lac, où une femme nourrit des oies et hurle au milieu du lac la nuit, où un homme qui préfère la compagnie des loups mange de la chair animale à dents nues. Où une femme veut prendre le large, une mère de famille épuisée veut en finir avec son désespoir, où un homme piétine, en quête de son passé. Où une femme amoureuse crie « J’ai le corps neuf pis tu t’en sers même pas! », où la mort d’un homme fait dire à un personnage « C’est la forêt au complet qui vient d’se renverser »… Le temps d’une pièce, laissez-vous transporter dans cette forêt aux mille secrets qui se dépouille avec brio sous les yeux du lecteur.

 

Photo : © Hannah Assouline / Opale / Leemage / Éditions du Cherche Midi

Résistante
avec Richard Powers
Lauréat du Grand Prix de littérature américaine en 2018 et du prix Pulitzer en 2019, le roman choral L’arbre-monde de l’auteur américain Richard Powers met en scène neuf personnages dont les destins se croiseront en Californie, où ils se retrouveront pour sauver un séquoia. Parmi eux, il y a entre autres une botaniste qui découvre qu’il existe une communication entre les arbres : « Elle est certaine, sans en avoir la moindre preuve, que les arbres sont des créatures sociables. Pour elle, c’est une évidence : des êtres immobiles qui poussent en communautés massives et mélangées ont forcément dû développer des moyens de se synchroniser. La nature connaît peu d’arbres solitaires. » Cette œuvre engagée dénonce la déforestation, rend hommage aux arbres et à leur importance dans l’écosystème. La forêt y est vivante, vibrante, essentielle. Sa protection s’avère nécessaire, c’est une question de survie pour l’humanité. Voilà ce qu’illustre cette fresque écologique, véritable ode à la nature.

 

Photo : © Sophie Gagnon Bergeron

Salvatrice
avec Marie-Andrée Gill
Avec Chauffer le dehors, la poète Marie-Andrée Gill offre une poésie lumineuse et émouvante, qui raconte avec finesse un amour perdu. « L’amour c’est une forêt vierge/pis une coupe à blanc/dans la même phrase ». La narratrice essaie de panser ses blessures alors que tout lui rappelle cette absence, cette douleur de ne plus faire partie du quotidien de l’autre. La nature où elle trouve refuge apaise ses tempêtes, agit comme un baume : « Je cherche dans le bois/et les chiennes de vivre/le remède aux morsures de ta douceur ». L’espoir se trouve dehors : « Je marche dans la forêt dense, je m’égratigne partout et j’aime ça. Vraiment, j’aime que mon corps se magane par le hors-piste, qu’il ait des traces comme des signes de fierté et d’autonomie, de force et d’endurance. Dans ces moments-là, je suis toute là, pas tuable — pas grand-chose et totale à la fois.//Et ça me sort de ma vase. Plus je me rapproche de la nature, plus je me sens digne de sa voix, donc de la mienne.//Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvée au dedans. » En arpentant l’immensité de la forêt, elle peut s’y perdre, se délester de sa souffrance, et puis peut-être renaître…

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