Ils écrivent en anglais, demeurent sur le territoire canadien, ont été en lice pour des prix prestigieux, sont aimés des libraires d’ici et ont publié — ou publieront — un ouvrage cette saison. Mais les connaissez-vous? Nous vous présentons ici sept auteurs dont l’écriture est unique et dont les livres, dans leur langue originale ou dans leur traduction, ont tout pour plaire au lectorat d’ici. Laissez-vous envahir par leur talent!

Sheila Heti
À 23 ans, Sheila Heti abandonne son rêve de devenir dramaturge (elle y reviendra…) et ne souhaite qu’une chose : être lue. À un point tel où elle dépose ici et là ses fables, écrites chacune en un seul souffle, dans le métro, à un point tel où elle en poste à des gens dont elle trouve l’adresse dans l’annuaire sans pourtant les connaître! C’est Dave Eggers qui, charmé, publiera cinq de ses histoires dans la revue McSweeney’s Quarterly, avant que l’éditeur Anansi ne la contacte pour lui proposer d’en faire un recueil. Naîtra ainsi en 2001 The Middle Stories (paru en français sous le titre Les fables du milieu), qui regroupe trente nouvelles aux effluves de contes de fées cruels, mettant notamment en scène un représentant vendant un mari idéal à une épouse ennuyée, une sirène maintenue dans un bocal par une vilaine fillette et une boulette ayant roulé au sol et se questionnant sur le sens de sa vie.

Dans un entretien accordé à The Paris Review, l’écrivaine affirme qu’Henry Miller et le Marquis de Sade ont longtemps été ses modèles, dans l’écriture comme dans la perception du monde, justement parce qu’ils s’éloignaient de la culture dominante du quartier juif de Toronto, où elle a grandi. On retrouve d’ailleurs un brin de cet esprit dans son How Should a Person Be (Comment devenir quelqu’un, traduit chez L’Olivier), décrit comme une « foire aux vanités », qui met de l’avant, sans fard, les thématiques de l’amitié, de l’art, du sexe et de l’amour. C’est par contre avec Motherwood (La mère en moi, XYZ) qu’elle passe de l’avant-garde littéraire à une stature affirmée d’auteure incontournable. Ce texte qui explore la question d’avoir — ou pas — des enfants a reçu un accueil éclatant et a été en lice au prix Giller. Son prochain livre, Garden of Creatures, est attendu pour 2021 et sera son deuxième album publié pour la jeunesse. On peut aussi la lire, entre autres, dans The Believer, The New Yorker et The London Review of Book.

 

Esi Edugyan
Cette auteure née à Calgary, de parents originaires du Ghana, a réussi un tour de force : tisser une histoire forte qui réunit à la fois un pan de l’histoire du jazz et de l’Holocauste, par le truchement des peuples noir et juif. Sous le titre Half-Blood Blues (3 minutes 33 secondes, chez Liana Levi), cette ode au jazz remportera le Giller et le prix américain Anisfield-Wolf, qui récompense une œuvre ajoutant à la compréhension du racisme et à l’appréciation de la riche diversité des cultures. Tout à fait justifié, donc, pour ce roman paru en 2011 qui met en scène les membres (afro-américains, allemands et métis) d’un groupe de jazz vers la fin des années 30, à Berlin, qui devront s’exiler à Paris et tenter d’y survivre. En mettant aussi en lumière un épisode méconnu, celui des soldats français des colonies africaines envoyés en Rhénanie, après la Première Guerre mondiale, ce livre inscrira Esi Edugyan, à l’international comme en son pays natal, comme une auteure canadienne majeure.

Ce livre pourtant émérite a bien failli ne pas voir le jour. Si en 2004 Esi Edugyan publie son premier roman, The Second Life of Samuel Tyne, qui reçoit un bel accueil et une nomination au prix du patrimoine Hurston-Wright, elle ne réussira toutefois jamais à faire publier son deuxième manuscrit. Découragée, elle pense à changer de carrière, à se tourner vers le droit. C’est finalement une résidence d’écriture en Allemagne qui lui insufflera l’idée de Half-Blood Blues, alors qu’elle est marquée par sa propre différence : une Canadienne à la peau noire, en territoire allemand.

En 2018, elle écrit Washington Black (traduit sous le même titre chez Folio), l’histoire d’un esclave noir et d’un scientifique blanc qui fuient, à bord d’un ballon dirigeable, et parcourront de nombreux continents tout en cheminant intérieurement. Encore une fois, Esi Edugyan repartira avec le Giller en poche.

 

Joshua Whitehead
Après avoir publié un recueil de poésie, Full-Metal Indigiqueer (Talonbooks, 2017), fort remarqué et salué dans la communauté LGBTQ+, Joshua Whitehead se met au roman. Et avec succès. Car la liste de prix pour laquelle Jonny Appleseed (publié en anglais chez Arsenal Pulp Press et en français chez Mémoire d’encrier) est finaliste est d’une longueur épatante, incluant le GG comme le Giller. Cette histoire de retour aux sources écrite d’une langue directe, très près de l’oral, met en scène un travailleur du cybersexe à Winnipeg, qui retourne, à l’occasion des funérailles de son beau-père, dans la réserve qui l’a vu grandir. S’y confrontent alors souvenirs heureux ou honteux, démons et fées. Ce roman englobe les thématiques qui sont chères à cet auteur qui se définit comme bispirituel et membre oji-cri/nehiyaw de la Première Nation manitobaine de Peguis : les cultures et les littératures autochtones, le genre et la sexualité. Il s’agit d’ailleurs là des sujets de son doctorat, dont il est candidat pour l’Université de Calgary, de même que les thématiques de Making Love with the Land, son roman attendu pour 2021 et qui, en plus des thèmes précédemment mentionnés, explore celui de la maladie mentale.

Joshua Whitehead voit les écrivains comme ayant un rôle à jouer pour canaliser les concepts issus de théories vers la fiction : ainsi, les idées deviennent accessibles, peuvent être discutées, partagées. C’est d’ailleurs pourquoi Jonny Appleseed a eu un tel succès : derrière ce qui peut apparaître comme une histoire tout sauf théorique se cache une grande réflexion sur la sexualité queer, sur les cultures autochtones, sur les possibilités d’atteindre la guérison. Un objectif avoué de l’auteur était d’ailleurs d’écrire un ouvrage destiné aux adolescents comme aux adultes, qui met de l’avant une sexualité positive, consentante, libérée : car les modèles heureux manquent pour démontrer que les Autochtones peuvent aussi vivre des expériences épanouissantes. Et il y remédie très bien.

 

Andrew Kaufman
Presque tous ceux qui parlent d’Andrew Kaufman le mentionnent, et nous ne ferons pas exception à la règle, car le détail est aussi anecdotique que plaisant à savoir : le Torontois d’adoption est né dans le même village ontarien de seulement 3 000 habitants qu’Alice Munro, nobélisée. La croisait-il, petit, à l’épicerie? Ça, nous ne saurions vous dire. Mais à l’instar de l’anecdote, l’œuvre de Kaufman (traduite en français chez Alto) est parsemée d’heureux — ou moins heureux — hasards qui la rendent magique. En effet, le premier qualificatif pour décrire son œuvre serait originale. Puis suivrait éclatée, audacieuse, étrange

Si la littérature canadienne a déjà porté l’odieux sceau de ne pas être drôle, Kaufman a fait mentir les mauvaises langues en faisant une entrée remarquée sur la scène littéraire avec All my Friends Are Superheroes, un récit hilarant, mais aussi très touchant, qui se situe dans un Toronto où tous ont un superpouvoir, sauf Tom (la version francophone, Tous mes amis sont des superhéros, est d’ailleurs illustrée par PisHier; un délice!). Dans Born Weird (Les Weird), il est question de malédiction; dans The Tiny Wife (Minuscule), un voleur de banque dérobe l’objet qui a la charge sentimentale la plus forte à chacun des gens présents dans l’établissement. Dans The Waterproof Bible, la protagoniste coule, littéralement, d’émotions. Et dans le tout récent The Ticking Heart (Le cœur à retardement), le protagoniste n’a que 24 heures pour trouver à quoi sert le cœur humain, sans quoi, boum! Son cœur — remplacé par une bombe — explosera. Une fable déjantée, qui réfléchit à l’amour sous un angle inusité et de manière absolument réjouissante.

Oh! Andrew Kaufman est également scénariste pour le cinéma et la télévision, notamment créateur de séries qui parlent de médium, de morts curieuses…

 

Michael Crummey
S’il y a un auteur qui arrive à mettre en valeur les paysages de Terre-Neuve-et-Labrador, c’est bien Michael Crummey, qui rend par la fiction historique un réel hommage à la terre qui l’a vu naître. Grâce à son don de savoir toujours instiller la juste dose de poésie, il arrive réellement à nous épater en nous parlant de morue, d’algues et de marées.

Avec The Innocents (paru en français chez Leméac, sous le titre Les innocents), il nous raconte l’histoire de deux enfants, orphelins et complètement isolés du monde. Nous sommes au XIXe siècle, dans une anse isolée de Terre-Neuve, et si la survie de ces enfants est rythmée par l’abondance de nourriture en été et la disette en hiver, elle l’est également par leur relation fraternelle, qui, bien qu’essentielle, évolue et se trouble. Cette immersion dans ce quotidien où la nature est d’une puissance parfois révoltante aura valu à Crummey d’être en lice pour le Giller, le Rogers Writer’s Trust Fiction et le Prix du Gouverneur général. Autre roman en lice au GG de cet auteur : Galore (Du ventre de la baleine, Boréal), où Crummey a cette fois ajouté au roman historique un soupçon de réalisme magique et une atmosphère où le merveilleux trace les contours du réel. On a même dit de cette saga sur la colonisation qu’il s’agissait d’un « Cent ans de solitude au pays des icebergs ».

Sweetland raconte quant à lui le refus d’un vieil homme demeurant sur l’île à qui ses ancêtres ont donné leur nom de plier devant la menace de l’expropriation, une décision du gouvernement. S’y dévoile un lien puissant à une terre unique, une communauté qui tente de rallier de son côté un homme têtu de 69 ans. Fait intéressant : lors de la migration vers le français de ce roman, Éric Fontaine, le traducteur, dit s’être inspiré de l’œuvre de Céline et de celle de France Daigle pour inventer la langue du vieux, une langue qui n’est ni québécoise ni acadienne ; une langue qui lui est propre.

Si Crummey se révèle comme une figure incontournable de notre littérature, il n’en demeure pas moins qu’il voue une admiration au travail de plusieurs noms de la littérature canadienne. En poésie, ses mentors sont Al Purdy, Alden Nowlan, Brown Wallace et Lorna Crozier, et du côté des romanciers, Timothy Findley, Alice Munro et Mavis Gallant. Avec de telles lectures, il y a effectivement de quoi s’inscrire parmi les Grands.

 

Cherie Dimaline
Cherie Dimaline est une écrivaine, originaire de la nation métisse de la baie Géorgienne, en Ontario, qui se définit comme une auteure autochtone, et non canadienne. Le 3 novembre 2017, les agents littéraires se multipliaient au bout du fil pour lui offrir de la représenter : c’est qu’elle venait de remporter, la veille, le prix Kirkus pour la littérature jeunesse, et deux jours avant, le Prix du Gouverneur général — littérature jeunesse — pour The Marrow Thieves (Pilleurs de rêves, Boréal). Ce roman, qui a également été en lice pour le Prix des libraires du Québec, est d’ailleurs en cours d’adaptation à l’écran, et les rumeurs veulent que des diffuseurs tels que Netflix et Warner Bros se soient manifestés.

Ses trois premiers livres sont parus dans des maisons d’édition autochtones : Red Rooms (maintes fois primé) et The Girl Who Grew a Galaxy chez Theytus Book, et A Gentle Habit chez Kegedonce Press. Si l’auteure déplore que les moyens des maisons d’édition réservées aux littératures autochtones soient souvent plus restreints, ce n’est pas pour s’en détacher et aller voir ailleurs. Pour preuve, elle s’est investie — bien qu’elle n’y soit plus maintenant — comme directrice littéraire de la plus ancienne maison d’édition autochtone au Canada, Theytus Book, basée à Vancouver.

Dans une entrevue accordée à Quill & Quire, elle explique avoir trouvé l’idée d’Empire of Wild (Rougarou, Boréal) alors qu’elle était dans un avion. C’est sur le sac en papier mis à la disposition des cœurs sensibles qu’elle a rédigé les prémices de ce roman absolument fascinant, pour adultes, qui raconte l’histoire d’une femme à la recherche de son mari, alors qu’elle est confrontée à la perte de ses terres, de ses racines, de son peuple. Et le Rougarou du titre? C’est une créature mi-homme mi-chien, une énorme bête noire qui se dresse sur ses pattes arrières et qui, selon la légende, sillonne les routes. Le Rougarou peut également se transformer en homme pour y cacher la bête qui sommeille en lui… Sous la plume de Dimaline, la légende caresse de trop près le quotidien de ses protagonistes.

Cherie Dimaline a déjà en tête — et surtout sous contrat avec Penguin Random House Canada — un autre roman adulte ainsi que deux histoires dites « young adults », dont l’une mettra notamment en scène une jeune fille qui demeure dans un cimetière… On en frissonne déjà d’impatience!

 

Andrew Forbes
Forbes, nouvelliste ontarien, ne fait pas tout à fait de la littérature comme les autres. Son choix de sujet est rarement soumis à l’exercice de la mutation vers la littérature, et son ton, à la fois « granuleux et élégant », comme le mentionne l’auteure Grace O’Connell, est totalement unique. Son premier livre, intitulé What You Need, non traduit en français, s’est retrouvé finaliste au Danuta Gleed Literary Award et au Trillium Book Award.

Si au Québec on peut lire en français Andrew Forbes, on le doit à l’un de ses traducteurs, Daniel Grenier. Ce dernier avait traduit Douce détresse, d’Anna Leventhal (Marchand de feuilles), et se tenait au courant des sorties anglophones de l’éditeur Invisible Press, dont était issu ce titre. En lisant The Utility of Boredom: Baseball Essays, c’est le coup de foudre. Grenier s’est donc tourné vers les éditions de Ta Mère et leur a proposé de le traduire en français, avec l’aide de William S. Messier. Visiblement, aimer son sujet est gagnant, car De l’utilité de l’ennui : Textes de balle fut finaliste au GG, dans la catégorie traduction.

Andrew Forbes avoue, dans un excellent texte sur Open Book, détester lire en public : l’écriture, il la voit comme une « chose brutalement solitaire à poursuivre ». Ainsi, lorsqu’on lui propose une lecture publique, bien que reconnaissant d’avoir devant lui des salles combles, il considère le tout comme l’une des ironies les plus cruelles qu’il a rencontrées, dans un monde qu’il trouve pourtant clairement parsemé d’ironies cruelles.

Mais à défaut de pouvoir assister à une lecture publique de Forbes, on peut se rabattre sur l’un de ses nombreux textes publiés dans des revues littéraires, des magazines ou des sites Web — dont PRISM International, The New Quarterly, Scrivener Creative Review, This Magazine, The Puritan, Maisonneuve Magazine et The Classical. Il allie par ailleurs son amour de la littérature et des sports dans Eephus et Vice Sports, deux autres publications où l’on peut lire sa plume.

Cette saison, il fait paraître Terres et forêts (Ta Mère), traduit par William S. Messier, un recueil de nouvelles fortes où la destruction par les flammes, l’eau et l’amour se trouve à chaque détour. Nous nous enfonçons au fond des bois avec Forbes, mais lui seul possède en main la carte qu’il se garde de nous montrer afin de nous faire profiter de ces voyages inattendus et étonnamment pleins de tendresse.

 

Emilie Morneau, illustratrice
Emilie dessine depuis qu’elle est toute petite. Après des études en arts visuels à l’université, elle a travaillé dans les sphères de la radio et des communications (arts, culture et développement social), tout en conservant un vif intérêt pour l’image. Amoureuse des grands espaces, des visages, des couleurs et des motifs, elle espère transmettre un peu de bonheur à travers ses dessins. On la retrouve sur Instagram sous le nom emilie_morneau.

Illustrations : © Emilie Morneau

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