Culture et revolver

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À en croire Mouloud Mammeri, «le temps n'est plus où une culture pouvait se tuer dans l'ombre, par la violence ouverte et quelquefois avec l'acquiescement aliéné des victimes». Il y a fort à parier que ni Stephen Harper ni aucun des ignares bitumineux (j'emprunte la formule à mon confrère Gaétan Soucy) qui le conseillent n'ait jamais lu une ligne ni même entendu parler du défunt romancier kabyle. (Il faudra attendre pour cela que Yann Martel offre un exemplaire de l'une des oeuvres de Mammeri en cadeau au chef du Parti réformiste... oups! pardon, conservateur!) Et dans leur ignorance crasse de cette conviction partagée par tous ceux et celles qui ont soutenu et défendu le principe de la protection de la diversité culturelle, Harper et ses sbires, en Inquisiteurs des temps modernes, ont entrepris le démantèlement des dispositifs grâce auxquels se sont édifiées les cultures du Québec et du Canada avec une hargne difficile à imaginer chez des gens pour qui la passion passe vraisemblablement pour un vice.

Est-ce par frustration d’avoir vu mourir dans l’oeuf le projet de loi C-10, qui aurait donné à Patrimoine Canada le pouvoir de couper le financement public des productions cinématographiques «contraires à l’ordre public»? Alors que les Communes faisaient relâche pour l’été, les Conservateurs ont repris de plus belle leurs attentats terroristes contre la santé culturelle du pays en abolissant allègrement les programmes d’aide gouvernementale à la diffusion, à la création et à l’exportation des oeuvres artistiques d’ici. Alors que les yeux de la planète convergeaient vers les Jeux olympiques de Pékin (où Stephen Harper brillait hypocritement par son absence, sous prétexte de protester contre le déficit démocratique chinois alors que son gouvernement encourage les échanges commerciaux entre le Canada et l’empire du Milieu), le couperet est tombé sur ces programmes totalisant 60 millions $ — économie de bout de chandelle pour un État comme le nôtre, qui engrange de faramineux surplus budgétaires. Volonté d’assainir les dépenses publiques, mon oeil! Nul ne s’est laissé berner par cette tentative grossière de museler un milieu pas assez conforme à l’idée et à l’image assez morne mais bienséante que nos amis réformistes… oups! pardon, conservateurs… aimeraient voir le Canada projeter à l’étranger.

Le gant a été jeté, avec insolence et suffisance, et l’ensemble du milieu culturel l’a relevé, en promettant d’être sur toutes les tribunes pour dénoncer le cynisme et l’inculture de cette droite fondamentaliste à la pensée étriquée. Ne nous leurrons pas: l’enjeu est fondamental et doit rester dans l’aire de débat public. Parce que le gouvernement sortant n’a pas l’intention de s’arrêter là. Même si, hasard de l’Histoire, le Canada sous le règne de Harper a été signataire de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (quel paradoxe!), cette administration rêve manifestement d’abandonner cette convention pour s’aligner sur la politique préconisée dans l’ALENA par le grand frère américain, en l’occurrence le désengagement progressif de l’État dans le domaine culturel.

La lutte sera décisive, à n’en pas douter, d’autant plus que bien des contribuables du Québec et du Canada se laisseront séduire par les promesses racoleuses de gestion saine des fonds publics, alors que les coûts du soutien à l’industrie culturelle (qui emploie des centaines de milliers de citoyens et représente 4% du PIB) ne suffiraient même pas à défrayer le centième des dépenses militaires en Afghanistan.

Raison de plus, à mon avis, pour garder à l’esprit ce bon mot de l’acteur et humoriste français Francis Blanche: «Je suis un non-violent; quand j’entends parler de revolver, je sors ma culture.»

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