Christian (et Dominique) Bourgois Éditeur: Mariage de coeœur et de raison

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De grands textes et de beaux livres. Depuis leur création en 1966, les éditions Christian Bourgois construisent, ouvrage après ouvrage, un prestigieux catalogue. Deux ans après la mort du regretté fondateur Christian Bourgois, sa femme, Dominique, a fait un passage éclair à Montréal pour rencontrer les libraires. Retour sur une «grande petite» maison d’édition.

Autour d’un café situé près de l’Université McGill, la voix menue de Dominique Bourgois se perd dans le bruit ambiant: «L’édition est un métier très solitaire. Finalement, la décision éditoriale, on la prend tout seul, et de cette décision dépend le travail de beaucoup de personnes: les représentants, les libraires… Les gens en vivent.» Son œil brille dès qu’elle parle du métier, des auteurs. Cette femme est d’une vive intelligence, discrète, qui ne s’étale pas, et une lectrice implacable. Un moment agente littéraire, surtout éditrice, elle rencontre Christian Bourgois grâce à des amis, en 1970. Il a déjà sa propre marque chez Groupe de la Cité et s’est fait remarquer par la publication, en 1961, de La guerre d’Algérie, de Jules Roy. En 1968, on le retrouve chez 10/18, où il entame la relance de la maison qui, aujourd’hui, rassemble l’un des plus prestigieux fonds littéraire en format de poche.

Le bon écrin
Dominique oeœuvre rapidement à ses côtés. «[Chez 10 / 18], on a créé les collections  » Domaine étranger « ,  » Grands Détectives  » et la magnifique  » Bibliothèque médiévale « , rappelle-t-elle. C’était assez magique, ce moment post-soixante-huitard qui a duré un peu, où il était facile de publier des séminaires de l’Université de Vincennes sur le fascisme [qui trouvaient] 10 000 lecteurs. D’un autre côté, on publiait tout Dickens, tout Kipling, et ça ne marchait pas. C’était une époque très intéressante, [marquée par] une curiosité pour les sciences humaines.»

En 1992, à la suite d’un désaccord avec le Groupe de la Cité, les Bourgois laissent tout pour recommencer, cette fois en tant qu’indépendants. Christian Bourgeois Éditeur publie désormais des traductions sous d’élégantes couvertures blanches clairement identifiables grâce à son logo rouge. Les photos apparaissent ensuite sur la couverture, et les livres adoptent finalement le look qu’on leur connaît maintenant. Parmi les auteurs ayant fait la renommée de Christian: Jorge Luis Borges, Peter Handke, Allan Ginsberg, Linda Lé. Dominique, elle, a aussi ses poulains: Toni Morrison et Susan Sontag. Rien de moins.

Pour se maintenir dans la course aux droits et aux traductions, les Bourgois développent un réseau constitués d’éditeurs qui partagent leur goût d’une certaine esthétique et qui pistent les nouveaux titres. «Chaque livre est un challenge, reconnaît l’éditrice. J’ai des surprises et des déceptions; c’est le métier. Et il y a des livres qui marchent très bien chez moi et pas ailleurs, comme l’inverse. Et des livres que, parfois, je regrette d’avoir publiés sous couverture Bourgois, parce que finalement, on n’était pas le bon écrin. Parce que la presse… Parce que les libraires… Prenez [l’écrivain suisse-allemand] Martin Suter: chez moi, c’est un best-seller. En Allemagne, c’est un gigantesque best-seller. En Espagne, c’est moyen. En Italie, ça ne marche pas. En Angleterre non plus. Y’a pas de raisons.»

Des nouveautés et des livres Kleenex
Pour le printemps 2009, le nouveau Toni Morrison, Un don, constitue la locomotive: «Morrison parle de ce dont elle a toujours parlé, à la fois des origines et de l’esclavage, mais, cette fois, elle aborde tous les esclavages, pas seulement l’afro-américain. Elle fait un pas hors de là où on l’attend. Je ne connais personne qui peut décrire des pommes de terre en train de frire dans une poêle comme Toni. Personne qui dit comment on épluche des crevettes comme Toni. [Elle fait partie de ces écrivains qui] savent faire, mieux que personne.» Le nouveau titre de l’Américain Nicholson Baker devrait aussi sortir du lot. «C’est un gros livre sur la Deuxième Guerre mondiale où il n’a fait qu’une accumulation de citations des politiques de l’époque, de Churchill, d’Eisenhower et de Staline, des Russes, des Allemands, des journalistes: la lecture est vertigineuse», s’enthousiasme Dominique Bourgois.

Si le défi d’édition et de ventes persiste malgré les années, la femme d’affaires et de lettres ne s’inquiète pas pour autant: «On râle, mais regardez les chiffres d’affaires de l’édition: ça va. C’est vrai que parfois, l’attention est mobilisée autour d’un ou deux titres, comme les arbres qui cachent la forêt. Pensez aux Bienveillantes, de Littell, qui a tout bouffé cette rentrée-là. Et on publie tous trop, c’est sûr. Les libraires ne peuvent plus gérer le flux, c’est sûr, aussi. En même temps, je préfère vivre dans un pays où il y a trop plutôt que pas assez [de livres]. Même s’il y a des « non-livres », des livres-« Kleenex » d’une durée de vie très courte, qui cachent aussi la forêt. Des bouquins sur Ségolène Royal ou Cécilia Sarkozy, par exemple. Ce sont des best-sellers, mais ce ne sont que des articles augmentés.»

Un métier de rencontres
Malgré le coût élevé des livres de Christian Bourgois Éditeur distribués au Québec, Dominique Bourgois espère trouver sa niche: «On n’a pas vu les libraires d’ici régulièrement. On n’a pas fait ce travail et c’est notre faute. C’est la moindre des choses de les rencontrer et de leur expliquer pourquoi on fait les livres. On a la même langue, mais on garde cette barrière de distance et de prix. C’est dommage, ce handicap.» Profitant d’un hommage que la librairie Olivieri rendait en avril à Christian Bourgois, Dominique entendait modifier la donne. «L’accès au marché québécois a été compliqué, mais ça va changer. Vous avez les librairies. C’est magnifique. Je crois qu’il y a quasiment plus de librairies indépendantes ici qu’à New York!», s’exclame-t-elle.

Son métier d’éditrice lui a permis de faire des rencontres exceptionnelles. Comme celle de Roberto Bolaño et de Susan Sontag, qui lui manque tous les jours: «C’est difficile, [comme éditeur], car vous ne voulez pas dire que vous aimez un auteur plus qu’un autre», avoue-t-elle pudiquement. Ou encore celle d’António Lobo Antunes, un «écrivain remarquable» dont elle admire la technique et le savoir-faire.

Puis, le visage de Dominique Bourgois s’éclaire lorsqu’elle se rappelle les coups de génie de feu son mari. Ramener Boris Vian à la surface, par exemple, en vendre 1 million d’exemplaires. Faire signer Tolkien pour toute la durée du copyright. Et ses coups de génie, à elle? Elle secoue la tête, laisse durer le silence jusqu’au malaise, avant de lâcher dans un sourire: «Mon coup de génie, c’est d’avoir épousé Christian Bourgois. Et d’aimer ça.»

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