Ces personnages de contes

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Le petit chaperon rouge
On croit tous connaître l’histoire de cette fillette qui traverse le bois pour porter des confitures à sa grand-mère malade. Mais en y regardant de plus près, on se rend compte que dans certaines versions, il n’y a pas de grand-mère, que dans d’autres, le loup offre au chaperon un repas concocté à même la chair de l’aïeule, et que, parfois, le loup se noie, courant par-delà la rivière après la fillette qui a usé de ruse pour s’évader. Dans une version italienne, la petite ne se rend pas dans une maison dans les bois, mais plutôt dans une caverne, alors que dans une version chinoise, c’est une vieille dame qui part rendre visite, panier de galettes à la main, à ses trois petites-filles et qui croise le loup en chemin. Par ailleurs, saviez-vous que cette histoire de « chaperon » et de couleur rouge n’est présente que dans la version de Perrault? En effet, e trace de cet habit dans les versions orales antérieures, laissant présager que c’est l’auteur français qui a introduit cet élément de mode à la fillette. Et, parlant de cet auteur, rappelons que dans sa version datant du XVIIe siècle, la petite se fait manger, alors que dans la version des Grimm, au XIXe siècle, un chasseur débarque, fend le ventre du loup et en sort le chaperon et sa grand-mère. Tout ça parce que la fillette aura cru qu’il s’agissait de la voix de sa grand-mère lorsqu’elle aura entendu « Tire la chevillette, la bobinette cherra »… À moins que ce ne soit « Tire la cordelette et le loquet se lèvera »? Si la première phrase est de Perrault, la seconde, un peu moins nébuleuse de nos jours, provient de Gascogne. Dans la tradition orale, il semble que ce conte initiatique possédait une symbolique très forte, des codes bien précis (par exemple « choisir le chemin des épingles ou celui des aiguilles ») qui ne se furent pas tous transmis dans la tradition littéraire. Si le tout vous intéresse, il faut absolument vous plonger dans l’ouvrage fouillé et vulgarisé qu’est Le petit chaperon rouge dans la tradition orale, d’Yvonne Verdier (Allia).

 

La baba yaga
« Baba » signifie « femme du peuple », « yaga » signifie « vieille » : issue des contes populaires russes, la baba yaga est cette figure féminine surnaturelle qui peut s’apparenter à la sorcière des contes de Perrault et qui est souvent représentée comme ayant « le nez fiché dans le plafond ». Mais loin d’être uniquement laide et méchante, la baba yaga n’a aucunement une personnalité manichéenne : elle joue dans la nuance en étant à la fois l’adversaire du héros, mais également la principale donatrice qui aidera la quête de son opposant. On recense de multiples personnalités à cette femme-serpent (elle n’aurait qu’un pied et, dans certaines versions, il ondulerait tel ce reptile) qui se déplace dans un mortier tout en effaçant les traces derrière elle grâce à son balai : une chasseresse qui fait rôtir les enfants; une amazone qui combat des années durant; une généreuse à qui les héros viennent demander de l’aide, qu’ils obtiendront s’ils répondent à l’interrogatoire ou réussissent les épreuves de la baba yaga; la gardienne du royaume des morts, des animaux et de la forêt; une mère, qui aurait – selon le conte La baba yaga et Petit Bout – quarante et un enfants. La baba yaga possède plusieurs objets magiques et vit au fond d’une forêt, dans une chaumière qui, sous certaines paroles de conteurs, possède des pattes de poulet ou, selon d’autres versions, devient plutôt un château tournoyant. Un album aux illustrations magnifiques, inspiré du conte slave, est paru récemment aux éditions Milan : Baba Yaga de Christine Palluy et Marie Desbons. Ogresse maléfique ou sage astucieuse? L’ambivalence de la personnalité de la Baba yaga en fait un personnage assurément complexe, mais surtout fascinant.

 

Le Djinn
« Les Djinns funèbres/Fils du trépas/Dans les ténèbres/Pressent leurs pas » : voilà un extrait du célèbre poème Les Djinns, signé par Victor Hugo en 1829, prouvant que ces créatures fascinent depuis bien longtemps. Bons, mauvais ou neutres : les djinns – aussi connus sous le nom de génies – possèdent un libre arbitre et peuvent revêtir l’une de ses trois caractéristiques. Ces créatures surnaturelles issues de la théologie arabe ont parfois le don d’invisibilité et peuvent se transformer à leur guise. Dans la plupart des contes où l’un d’eux apparaît (Histoires du pêcheur, Le marchand et le génie, etc.), ce dernier est représenté comme étant capable d’influencer mentalement, ou encore spirituellement, un humain. Présent dans le folklore arabe, on le retrouve également dans les textes de l’islam, lesquels narrent que les djinns sont créés à partir de la flamme subtile d’un feu sans fumée. Le plus connu d’entre tous restera bien sûr celui du conte Aladin et la lampe magique. Mais qui osera jeter un œil à la version originale plutôt qu’à celle de Disney découvrira que ce conte fait mention de plus d’un génie, que ces derniers ne limitent pas le nombre de souhaits et que, contrairement à l’adorable créature bleue à qui Robin Williams à prêté sa voix, ceux des Mille et une nuit sont gigantesques et hideux au point d’en faire évanouir les dames…

 

Le loup
Déjà dans Les fables d’Ésope (textes dont s’est grandement inspiré La Fontaine), la figure du loup règne en maître. Ainsi, de la fin du VIIe siècle jusqu’à nos jours, la bête velue possède une place de choix au haut de la liste des méchants. Pas étonnant, puisque même en dehors des contes, le loup terrorisait véritablement les peuples, surtout au Moyen Âge où l’on craignait qu’il ne se faufile dans les murs du village pour y emplir son estomac. Mais si au cours des siècles derniers le loup semait la terreur, il est aujourd’hui possible d’affirmer que sa symbolique a changé, le rendant de plus en plus sympathique. Le « grand méchant loup » n’a plus les dents aussi affûtées que dans l’histoire originale des Trois petits cochons (dans une variante italienne, ce sont trois maisons d’oie que le loup tente de forcer), il n’a plus l’appétit aussi grand que dans le conte allemand Le loup et les sept chevreaux et il n’est plus aussi malicieux que dans Le petit Chaperon rouge de Perrault… quoique dans certaines versions, il y paraissait un peu niais! Dans la tradition québécoise, Bryan Perro nous apprend dans Créatures fantastiques du Québec que plus de la moitié de nos récits évoquent les loups-garous (pensons aux contes d’Honoré Beaugrand, Benjamin Sulte et Pamphile Le May, notamment) : ce n’est pas peu dire! Mais une chose est sûre : le loup reste une des plus importantes figures des contes qui marque l’imaginaire en étant ce prédateur, fort, rusé et qu’on craint, et pour lequel on ose encore parfois demander : « Loup, loup, y es-tu? »…

 

Jack
Le personnage de Jack se retrouve dans plusieurs contes, il est un archétype de la tradition orale et chantée. Est-ce le même garçon qui vit plusieurs aventures ou plutôt un nouvel aventurier qui porte le même nom? Peu importe que ce soit le même dans Jack et le haricot magique, dans Jack O’Lantern ou dans Jack le tueur de géants, le concept reste similaire : Jack, habituellement décrit comme peu vaillant, voire un brin fripon, transgresse les balises. Un folkloriste américain, Richard Chase, a même recensé dans The Jack Tales les histoires racontées dans les Appalaches mettant en vedette ce personnage, preuve de sa popularité et de son universalité. Dans Jack et le haricot magique, le garçon est-il un filou ou un courageux gaillard? Ça dépend si on se fie à la version mise sur papier en 1807 par Benjamin Tabart ou plutôt à celle de Joseph Jacobs (un incontournable, si vous lisez l’anglais), de 1890. Si la version de Tabart met en scène un Jack qui vole une poule aux œufs d’or, grimpe dans le haricot magique et terrasse l’ogre, le tout est accompagné d’une justification donnée par le narrateur, alors que dans la version de Jacobs (qui provient de versions orales qu’il a entendues durant son enfance en Australie), aucune trace de morale, outre que sous-entendue. De ces deux auteurs découleront ensuite moult versions qui diffèrent un peu, chacune à leur façon. Dans Jack et le haricot magique, comme dans bien d’autres contes qui mettent un ogre de l’avant, nous pouvons lire le fameux « Fee-fi-fo-fum », interlocution propre aux ogres, qu’on retrouvera également dans les textes de Thomas Nashe et même de William Shakespeare. Ce que ça veut dire? Plusieurs interprétations sont possibles, mais Jack l’aura bien compris : déguerpis, un ogre qui n’est pas loin veut se remplir l’estomac!

 

Le diable
On l’appelle parfois l’Homme aux ongles de fer, Grippet, le Vieux Guillaume, Belzébuth, le Marchand de charbon ou Charlot. C’est que le diable est présent dans de multiples formes, dans une multitude de contes (surtout bretons et canadiens-français) et avec moult tours dans son sac. Pour preuve : on dénombrait plus de 7 409 127 représentations de ce personnage en 1973! Parfois beau danseur (il faut lire Rose Latulipe sans hésiter), parfois homme d’affaires, on le voit aussi sous la forme du corbeau et même du chien noir; mais toujours, il représente les forces du mal. Selon un vieux dicton de Terre-Neuve, mieux vaut éviter de dire le mot « diable » puisque « plus que tu nommes le diable, plus proche qu’il vient »! Et quand il vient, c’est habituellement avec flammes et grand bruit, laissant courir une forte odeur de soufre… L’origine du diable est racontée dans La naissance et le mariage du diable, où une princesse au cœur trop dur reçoit de Dieu un châtiment : elle mettra au monde un enfant sans père qui aura une tête de lion ornée de cornes et des pieds de cheval. Si son rôle reste de pervertir les âmes, souvent à la suite d’un pacte, il faut savoir que tout ne tourne pas toujours à l’avantage du Vilain. En effet, parfois ce dernier se fait berner par l’humain, parfois le pacte rapporte autant à l’un qu’à l’autre. Dans les contes scandinaves, si un humain demande l’aide du diable, il doit alors trouver la clé d’une énigme (ou de plusieurs), pour ne pas y perdre son âme. Ainsi, le salut est possible. Mais difficile…

 
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