Bouillon de poulet pour l’âme de l’éditeur

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Bien qu'elles soient aujourd'hui surtout connues grâce au succès retentissant de leur collection «Bouillon de poulet», vendue à plus de 500 000 exemplaires depuis son lancement en 1996, les Éditions Sciences et Culture offrent depuis trente ans bien d'autres décoctions faites de savoirs, d'un soupçon d'audace et de flair. Comme quoi les bonnes vieilles recettes peuvent aussi mener loin. Car dans la petite maison d'édition fondée par Michel Béliveau en 1975, on n'a jamais perdu de vue plusieurs principes, dont l'idée selon laquelle la taille d'une entreprise n'est ement garante de la solidité de ses fondations.

Selon Mathieu Béliveau, fils du fondateur et aujourd’hui président-directeur général de la maison, la longévité de l’entreprise n’a pas à voir avec le succès instantané ou les opérations de marketing intempestives : «Je crois que ce qui résume bien notre histoire, c’est que nous avons réussi à demeurer petits, mais solides.» En trois décennies, on n’a pas oublié les principes de Michel Béliveau, un ingénieur de formation, qui a toujours préféré se concentrer sur la publication d’un nombre limité d’ouvrages s’adressant à des clientèles précises, gages de qualité et de professionnalisme : «Mon père a toujours considéré son entreprise comme quelque chose qui devait avant tout conserver une certaine stabilité.»

Il est vrai qu’avant de goûter au succès des «Bouillon de poulet pour l’âme» au milieu des années 90, Béliveau avait vécu bien d’autres aventures éditoriales, marquées par l’ambition de réconcilier le savoir avec la production de livres accessibles. À ses débuts, la maison a surtout publié des notes de cours dans différents domaines des sciences pures, et ce, pour diverses institutions d’enseignement. Puis l’achat, en 1980, de Diffusion Iris, et la création de la librairie qui porte le même nom, ont permis d’accueillir dans son catalogue des ouvrages à caractère religieux. Le fait de devenir leur propre distributeur a permis à Sciences et culture de mieux envisager l’avenir, tout en démontrant une ferme volonté de partir à la recherche de nouveaux marchés, notamment dans le domaine du développement de la personne. En 1991, une association avec la fondation Hazelden, un centre reconnu mondialement pour ses traitements de la toxicomanie et de l’alcoolisme, a confirmé à l’éditeur l’importance de miser sur la volonté d’allier mieux-être et rigueur scientifique. Ainsi, selon Mathieu Béliveau, le succès spectaculaire de Vaincre la codépendance de Melody Beattie a marqué un point tournant encore plus important que l’arrivée de la série «Bouillon de poulet», puisque Sciences et culture s’est ensuite associée au Centre jeunesse de Montréal pour produire une collection de titres spécialisés en éducation.

Le secteur du développement personnel a connu son premier véritable essor avec la publication des livres de Beattie et, plus tard, de L’Insatisfaction chronique (Laurie Ashner et Mitch Meyerson) et de Manger ses émotions (Bill B.). Toutefois, il est vrai que l’année 1996 est celle qui marqua l’entrée au catalogue des fameux «Bouillon de poulet pour l’âme», mijotés par deux Américains, Jack Canfield et Victor Hansen. Pour la petite histoire, notons que le succès de cette série ne fut pas instantané, et qu’il aura fallu bien de la détermination de la part des auteurs et des agents responsables de la commercialisation internationale pour qu’un vaste public apprécie enfin ces livres. Imaginez : le projet a été refusé par plus d’une trentaine d’éditeurs américains… Au Québec, ce ne fut pas vraiment plus facile : «Tout le monde a aussi refusé, même mon père. Les Éditions Du Roseau ont fait une première édition en changeant le titre et la couverture, puis elles ont décidé de ne pas continuer la série. Les agents ont rappelé mon père et réussi à le convaincre. De là, tout a décollé. Nous avons été l’un des premiers éditeurs au monde à décider de ne rien changer aux titres ni à la couverture, ce qui explique en partie pourquoi la série marche si bien», explique Béliveau.

Aujourd’hui, Sciences et Culture a publié trente volumes de cette série de textes destinés à vous revigorer l’âme et traduits en plus de 36 langues. En anglais, on offre déjà 80 titres, ce qui force Mathieu Béliveau et son équipe à effectuer une certaine sélection : «Il y en a pour les chiens et les chats, pour ceux qui voyagent, les étudiants, les jardiniers, les parents… Si je voulais, je pourrais faire de la traduction jusqu’à la fin des temps ! Je préfère en éditer seulement deux ou trois par année et tenter de faire coïncider la publication avec un événement spécial. À la rentrée de septembre, par exemple, paraîtra Bouillon de poulet pour les professeurs, et Bouillon de poulet pour l’âme romantique sortira à la prochaine Saint-Valentin…»

Avec à son emploi une douzaine de personnes œuvrant à la publication d’une quinzaine de livres annuellement, Sciences et Culture estime avoir atteint un bon rythme de croisière. Et comme son père, Mathieu Béliveau n’a pas l’intention de changer la formule gagnante : «Je recherche toujours un bon mélange entre des volumes plus grand public mais très sérieux comme ceux sur la dépendance, qui amènent de l’eau au moulin, et d’autres, beaucoup plus spécialisés. Cependant, j’aimerais avoir plus d’auteurs québécois dans le secteur du développement de la personne. Je vais donc tout faire pour aller à leur rencontre et ainsi tenter d’équilibrer notre catalogue. Ça nous permettrait aussi d’établir une dynamique entre auteurs et éditeurs, que nous n’avons pas avec les auteurs étrangers.»

Pas question donc, aux dires de Béliveau, de «se lancer dans le roman ou le livre de recettes». Une seule suffit (outre le bouillon de poulet) : celle reposant sur l’idée qu’il faut toujours s’assurer d’être bien solide avant de se lancer dans n’importe quelle entreprise. Une recette qui, à trente ans bien sonnés, ne se démode pas.

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