Bâtir un livre

12

L’équipe du libraire a pensé qu’il serait bon de démystifier ce qui sous-tend le monde du livre au Québec, pour tous ceux qui n’en sont pas issus. Au lieu de juger des comportements qui relèvent probablement de la simple ignorance (achat sur Amazon, en grande surface, etc.), nous pensons qu’un petit tour d’horizon de la chaîne du livre au Québec permettrait à bien des gens de voir clair dans ce milieu, à la fois culturel mais certes commercial, trop méconnu du public. Notre espoir : que le public comprenne pourquoi un livre se vend tel ou tel prix et l’importance des librairies pour la survie du patrimoine littéraire. Et qui sait, peut-être que même des libraires, éditeurs ou auteurs comprendront ainsi mieux les enjeux de chacun des maillons de la chaîne. Parce que, oui, tous ces maillons sont fort distincts, mais ils sont pourtant tous bien complémentaires. Et le monde du livre, bien que tricoté serré, recèle mille visages que nous vous dévoilons avec plaisir.

L’ÉDITEUR
Vu par Lise Bergevin, directrice générale de Leméac éditeur

Concrètement, être éditeur c’est :
Aimer passionnément la littérature et ceux qui la font, les écrivains. Découvrir, aller à la rencontre de nouveaux auteurs, de nouveaux textes. Et avoir le désir de faire connaître nos découvertes au plus grand nombre de lecteurs d’ici et d’ailleurs.

Les difficultés du métier, du milieu :
Il faut déployer beaucoup d’énergie, de stratégie pour offrir à nos écrivains les mêmes services que les grandes maisons européennes, avec un bassin de lecteurs dix à douze fois moindre. Ce n’est pas évident d’offrir un bon accompagnement éditorial, une bonne direction littéraire, une diffusion nationale et internationale avec le plus souvent des moyens fort modestes. L’exercice demande une détermination, une vigilance de tous les instants.

L’équipe éditoriale est composée de :
Sept éditeurs : quatre pour le domaine romans et essais et un pour chacun des autres domaines, soit histoire, jeunesse et théâtre. La maison accorde une importance capitale à ses choix éditoriaux. Au cours des années, nous avons été très attentifs au recrutement de collaborateurs qui nous permettent d’enrichir sans cesse notre programme éditorial. Deux assistantes d’édition secondent les éditeurs. Le travail de direction littéraire terminé, le directeur de la fabrication veille avec le plus grand soin à la fabrication des ouvrages. La directrice générale est responsable de l’établissement du programme éditorial, du plan d’affaires et de la coordination de l’ensemble des services de la maison.

Le livre est entre vos mains pendant :
Six mois à deux ans. C’est le temps qui s’écoule entre l’arrivée d’une première version du manuscrit et l’étape du manuscrit final, prêt pour la mise en fabrication. Ce que vous pensez de la chaîne actuelle du livre : Au final, nous sommes plutôt satisfaits de la chaîne du livre, avec bien sûr des améliorations à apporter. Le volet qui souffre le plus en ce moment est l’espace médiatique disponible pour la promotion du livre et de la lecture. Il manque également une volonté politique de rendre le livre plus accessible dans les bibliothèques publiques et scolaires en accordant des budgets d’acquisitions plus importants. Il est aussi urgent de voir comment soutenir le réseau des librairies du Québec. Les libraires sont nos principaux diffuseurs et, en ce moment, le réseau des librairies est extrêmement fragilisé. Quant au volet international de diffusion des ouvrages d’origine canadienne, il est certain que nous devons revoir nos objectifs et les moyens mis à notre disposition pour y arriver.

L’IMPRIMEUR:
Vu par André Gauvin, directeur général de l’Imprimerie Gauvin

Concrètement, être imprimeur c’est :
Une passion! Le plus beau métier du monde qui se pratique d’ailleurs depuis cinq générations dans ma famille! C’est le plaisir de concrétiser des projets dans lesquels mes clients s’investissent énormément. Terminer un livre de qualité, qui sent bon l’encre et le papier et qui répond aux attentes de mes clients me rend très fier! L’imprimerie, c’est un métier qui exige de la minutie et la maîtrise de plusieurs techniques. Chacune des étapes de production est importante, c’est un travail d’équipe où chaque fonction, chaque joueur est essentiel : voilà la beauté de mon métier.

Les grands défis d’être imprimeur en 2011 :
La clientèle a des attentes de plus en plus élevées : elle veut un produit de qualité, qui se démarque par le type de papier et d’impression ainsi que par le design, ce qui est tout à fait légitime et même essentiel à l’ère du numérique! Cela demande à l’imprimeur d’effectuer plus de manipulations avec plus de minutie, mais bien souvent sans qu’on lui alloue plus de temps. D’autre part, s’approvisionner en papier peut parfois être ardu. De plus en plus de papiers nécessitent une fabrication spéciale et demandent un temps d’attente considérable. Ainsi, comment sortir un livre en quinze jours ouvrables ou moins quand il faut attendre le papier spécial pendant deux semaines? Selon moi, nous sommes à l’aube des grands changements de ce type.

L’équipe est composée de :
La direction, l’administration incluant le service à la clientèle, le service de prépresse (analyse des documents, épreuves, plaques, archives), le département d’impression (presses numériques et conventionnelles), le département de finition (pliage, laminage, assemblage), le département de reliure (reliure allemande, brochage, coupage) et finalement, le département d’expédition (contrôle de la qualité, emballage, expédition).

Le livre est entre vos mains pendant :
Plus ou moins dix jours ouvrables, dépendamment de la complexité du travail à effectuer.

Ce que vous pensez de la chaîne actuelle du livre :
Avec l’arrivée du livre électronique et la réduction de la durée de vie des livres papier en librairie, un des réflexes de l’industrie est la diminution des tirages. Pour moi, c’est très positif puisque je me spécialise dans le court et moyen tirage. L’impact des nouvelles technologies se ressent aussi dans l’équipement de pointe qui réduit nos temps et nos coûts de production. On note aussi l’augmentation de l’impression à la demande, qui m’amène une nouvelle clientèle d’autoédition à très court tirage. Bref, j’envisage le futur très positivement! Je continue à croire que le livre papier en tant qu’objet survivra à toute la nouvelle technologie. Il y aura toujours un marché pour des beaux livres de qualité, bien imprimés, bien reliés. L’imprimerie Gauvin existe depuis 120 ans et elle est là pour rester!

LE DIFFUSEUR
Vu par Guy Gougeon, directeur général de Flammarion Ltée

Concrètement, être diffuseur c’est :
Être responsable de tout ce qui est lié à la commercialisation et à la mise en marché des livres. Pour les nouveautés, on évalue le potentiel commercial de chacun des titres, on prépare ensuite les outils qui servent à la présentation des livres aux acheteurs (communiqués de presse, argumentaires, etc.) et ensuite on rencontre les libraires pour déterminer la quantité de chacun de ces titres qu’ils commanderont.

Les beautés du métier :
À mon avis, pour tous ceux qui travaillent dans le milieu du livre, la beauté du métier demeurera toujours le contenu. Nous évoluons dans un milieu extrêmement riche culturellement. En plus des écrivains, nous avons le privilège de rencontrer des personnalités issues de tous les domaines (cinéastes, dramaturges, politiciens, etc.).

Les difficultés du métier, du milieu :
La plus grande difficulté est la même que partout dans le milieu du livre : le nombre considérable de nouveautés. Les milliers d’exemplaires qui paraissent tous les ans demandent beaucoup d’organisation et une gestion rigoureuse. De plus, comme le marché québécois comprend également la production littéraire de la France, cela ajoute à la compétition lorsqu’il est question de diffuser tous ces titres. Aussi, on note que la durée de vie des livres en librairie diminue en raison de cette production

L’équipe est composée de :
En général, une équipe de diffusion comprend un directeur commercial aidé d’une équipe de représentants qui se déplacent en librairie. Parfois, comme c’est le cas pour Flammarion, l’équipe comprend également un délégué pédagogique qui travaille de façon plus pointue avec la clientèle en milieu scolaire. En général, ces équipes de diffusion sont appuyées par différents assistants responsables de la publicité, de la planification des offices et des opérations promotionnelles, de la préparation des outils de vente et de la gestion des stocks. Finalement, un responsable des communications et des attachés de presse complètent l’équipe en assurant le suivi avec les médias et en organisant les tournées de presse des auteurs.

Le livre est entre vos mains pendant :
Toute la durée de vie du livre. Nous sommes l’intermédiaire s’ajustant à tous les autres maillons et nous devons répondre aux demandes des libraires et des médias lorsque cela se présente.

Ce que vous pensez des nouvelles technologies :
L’arrivée du livre numérique constitue un tournant historique pour notre milieu. Même s’il est impossible de prédire les conséquences, à terme, de ce nouveau format pour notre marché, je considère qu’il s’agit pour nous d’un formidable défi à relever et je suis très enthousiaste à la perspective de mettre en place un réseau de diffusion pour ce produit.

LE DISTRIBUTEUR
Vu par Guy Langlois, président du conseil et chef de la direction Prologue

Concrètement, être distributeur c’est :
Être au service à la fois des éditeurs et des libraires et leur permettre d’être le plus performant possible grâce à la très grande compétence et l’expérience de notre personnel, ainsi qu’à la très grande qualité de nos équipements et de nos systèmes informatiques et logistiques qui doivent être constamment mis à niveau.

Les principaux défis auxquels les distributeurs doivent faire face sont les suivants :
Assurer la distribution d’un très grand nombre de titres à un réseau de librairies qui a une capacité nécessairement limitée. On peut se demander si le réseau de détaillants n’a pas atteint son niveau de saturation. Réduire les délais de livraison – en particulier pour les réassorts – des livres qui viennent d’Europe et d’Asie, alors que le distributeur est souvent à la merci des grévistes dans les ports européens ou du nombre de bateaux mis à la disposition de ses transitaires. Investir constamment et de la bonne façon dans les systèmes informatiques et logistiques, tant pour le livre imprimé que numérique. Composer avec les grands distributeurs de livres numériques qui veulent imposer leurs règles et leurs façons de faire en fonction de leurs propres intérêts, qui sont souvent contraires aux intérêts des éditeurs et des librairies.

L’équipe est composée de :
Le personnel impliqué dans nos services de distribution comprend une directrice des opérations, un directeur de production et un directeur de production adjoint, une répartitrice, des chefs d’équipes, des spécialistes en gestion des stocks, une directrice des opérations informatiques, un administrateur de réseaux, des programmeurs-analystes, une directrice du marketing numérique ainsi qu’une superviseure au service à la clientèle.

Le livre est entre vos mains pendant :
Un livre demeure actif dans nos systèmes aussi longtemps que l’éditeur le maintient à son catalogue. La quantité d’exemplaires de chaque titre que nous gardons dans nos entrepôts varie en fonction des ventes de ce titre. Nous offrons également un service d’entreposage à nos éditeurs.

Ce que vous pensez de la chaîne actuelle du livre :
La chaîne du livre est appelée à changer au cours des prochaines années avec le développement du livre numérique. Chez Prologue, nous croyons beaucoup à la distribution multiplateforme. Nous avons en conséquence développé notre propre entrepôt numérique afin d’offrir, aux éditeurs et aux libraires, tous les services pertinents à la distribution de livres numériques de façon conjointe et complémentaire à la distribution de livres imprimés. Dans le contexte de l’arrivée des livres numériques, il est essentiel de maintenir voire de renforcer notre réseau de librairies. Il faut tout faire pour éviter la fermeture de librairies et de chaînes de librairies comme les États-Unis et l’Angleterre l’ont vécu récemment. La perte de librairies mène tout droit à la croissance du livre électronique aux dépens du livre imprimé.

LE LIBRAIRE
Vu par Alexandre Bergeron, directeur et co-propriétaire de la librairie Larico à Chambly

Concrètement, être libraire c’est :
Selon le Petit Robert, un libraire est « un marchand vendant des livres ». Dans les faits, le rôle d’un libraire est beaucoup plus large. Il agit à la fois comme vendeur de rêve, conseiller auprès de la clientèle et joue même à l’occasion le rôle de psychologue! Bref, un libraire aujourd’hui doit être beaucoup plus polyvalent qu’autrefois. Pour réussir dans ce métier, il faut d’abord suivre l’actualité littéraire au quotidien. Plusieurs informations circulent dans les divers médias. Régulièrement, les ventes d’un livre ne décollent pas lors de sa mise en marché, mais plutôt à cause d’un élément déclencheur quelques semaines plus tard. Il faut demeurer vigilant! Finalement, des talents de magicien sont nécessaires afin de mettre en évidence tous les titres d’actualité dans un espace souvent très restreint.

Les difficultés du métier :
Les questions d’ordre financier constituent les principaux défis à relever. Sur une marge brute de 37% générée à la vente d’un livre papier, le bénéfice net n’est que de 1 à 2%! Le résultat est que, pour la première fois depuis plusieurs décennies, aucune nouvelle librairie n’a vu le jour en 2010 au Québec, alors que sept ont fermé! Avec l’apparition du livre numérique qui se vend environ 25% moins cher que le livre papier, le libraire devra vendre trois à quatre fois plus de livres numériques afin d’obtenir les mêmes résultats.

L’équipe est composée de :
D’abord, une personne responsable des achats et des retours a la tâche de gérer l’inventaire. Elle doit rencontrer les représentants afin de déterminer la quantité de livres à recevoir parmi les nouveautés, elle effectue le suivi des seuils (les livres à garder en stock) et elle décide après quelques mois quels livres seront retournés chez le distributeur. Ensuite, une personne (ou plusieurs, selon la taille de la librairie) est affectée à la réception du livre dans le système informatique. Arrive ensuite l’étape de la vente. En premier lieu, une personne responsable des collectivités s’occupe de vendre des livres auprès des écoles et des bibliothèques publiques. La commercialisation du livre se fait également en magasin et pour répondre à ce besoin très important, une équipe de libraires est nécessaire. Cette équipe apporte également son aide au traitement de différentes tâches (classement, sortie de livres lors de commandes d’institutions, retours auprès des distributeurs, etc.).

Pendant combien de temps le livre est-il entre vos mains?
Les nouveautés reçues en magasin appartiennent au libraire pour une période donnée variant de trois mois à un an. C’est la prérogative du libraire de déterminer la durée du livre en magasin selon différentes variables. Les ventes, les promotions éventuelles, la période de l’année et la stratégie média prévue pour le livre sont toutes des critères à considérer. Par la suite, si le libraire recommande un volume, il n’est plus assujetti à un retour chez le distributeur.

Globalement, que pensez-vous de la chaîne actuelle du livre?
L’industrie a toujours été fragmentée par secteur d’activité, mais l’apparition du livre numérique force tout le monde à revoir son rôle dans la chaîne. Notre industrie est en mutation à une époque où les dirigeants approchent de la retraite et où la relève est assez limitée. Maintenant, la compétition n’est plus seulement régionale, mais internationale avec la croissance des ventes en ligne. Les projets collectifs, comme RueDesLibraires.com, deviennent donc impératifs. Bref, le libraire doit s’adapter et se tailler une place dans le nouveau modèle économique défini par le commerce numérique, tout en conservant son savoir-faire.

Répartition du prix du livre au Québec
Éditeur: 13%
Distributeur / diffuseur: 17%
Auteur: 10%
Imprimeur: 20%
Libraire: 40%

MAIS… le seul acteur de la chaîne recevant assurément son dû pour chacun des livres est l’imprimeur. Pour les autres, tout dépend du nombre de livres vendus.

MAIS… le coût du transport est assumé par la librairie (lors des commandes spéciales, des retours, des réassorts et des mises en place) ainsi que par le distributeur. On doit donc ajouter à leurs dépenses, les coûts (faramineux, vous diront-ils!) du transport.

MAIS… la meilleure façon pour un éditeur de faire des profits est la réimpression. À ce moment, il économise sur certaines tâches déjà payées (le graphisme, les droits des illustrations, la révision linguistique, la correction d’épreuves, etc.).

Publicité