Bagosse et banjo

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Depuis quelques années déjà, les musiques racines (blues, folk et country) de l’Amérique du Nord connaissent un regain de popularité qui se manifeste jusque sur les tablettes des librairies. Entraînant avec elles toute une quincaillerie de mythes, elles sont propices à inspirer des histoires du meilleur cru. À preuve, voici quelques publications parues dans le courant de la dernière année et qui s’avèrent aussi sautillantes et explosives qu’un air de banjo bien envoyé.

Il y a déjà quelques albums que le bédéiste Frantz Duchazeau explore avec brio le terroir musical états-unien. Après le blues (Le rêve de Meteor Slim), la musique country (Les jumeaux de Conoco Station) et les pérégrinations quotidiennes des Lomax, père et fils, collecteurs de chansons et ethnomusicologues incontournables pour qui s’intéresse à la vieille musique américaine, le voilà maintenant suivant les sillages des minstrels et autres medicine shows. Ces phénomènes ambulants d’un autre temps parcouraient les campagnes du sud des États-Unis en proposant à la criée des « remèdes » aux vertus miraculeuses infinies et des spectacles d’humour et de musique. Les minstrels étaient des performances douteuses où des blancs se peinturluraient le visage en noir avec du cirage à chaussures et singeaient les représentations cruellement caricaturales qu’on se faisait alors de la population noire, grosso modo considérée comme étant composée d’êtres inférieurs à l’esprit simple.

C’est dans cette ambiance que se déroule la misérable odyssée d’un pauvre hère à la jambe de bois dont le principal handicap est certainement d’être Noir dans ce Sud rural où sévissait une ségrégation sévère. Vivotant en exécutant des tours de danse acrobatique sur sa prothèse plus que rudimentaire, il est repéré un jour par le producteur d’un de ces spectacles ambulants qui lui fait miroiter la possibilité de gagner beaucoup d’argent. Engagé dans la troupe, où il fait la rencontre entre autres d’un Indien taciturne et d’une jeune blanche qui ne le laisse aucunement indifférent, il se découvre, un soir qu’il a bu une quantité considérable d’élixir miracle, un talent exceptionnel pour le banjo. Véritable clou du spectacle, celui qu’on surnomme désormais Blackface Banjo abandonne tout ce monde lorsqu’il surprend deux de ces « collègues » caucasiens en train d’exécuter leur numéro de Blackface dans l’hilarité générale. Dans sa fuite, rejoint par l’Indien, il découvre même l’existence d’une société secrète nommée le Coon Coon Clan, en opposition au Ku Klux Klan, et qui s’attaque aux représentations dégradantes des minstrels.

C’est une ascension cahoteuse qui est racontée ici et qui se termine par une gloire lourdement plombée de tristesse. Encore une fois, les dessins de Duchazeau font mouche, en noir et blanc, sublimes, vibrants et menés sur les rails d’une narration juste et au rythme efficace. On attend déjà le prochain!


Un roman de la frontière
Plus près, dans les Cantons-de-l’Est, un roman de frontière élaboré par un petit gars du coin, William S. Messier, Dixie. Avec une langue gorgée d’une oralité pittoresque, Messier nous plonge dans un récit rural peuplé de bums et de fantômes aux forts parfums de moonshine (un alcool concocté avec les moyens du bord, souvent nommé chez nous « bagosse ») dont la recette, décrite dans le détail à un moment de l’histoire, vaut amplement le détour. Ainsi, en cette année 1993 et sur fond de vols de viande dans les congélateurs des habitants de la région, apparaît un évadé de prison, véritable colosse, qui vient des États-Unis. Ces évènements sèmeront tout un émoi dans la population du rang Dutch qui compte parmi elle un énigmatique et cataplectique petit garçon, Gervais Huot. Ce dernier, cueillant littéralement un vieux banjo surgi du sol, trouvera dans le maniement de cet instrument une armure sonore contre les coyotes et autres peurs issues des ténèbres campagnardes qui le font tomber dans les vapes. Une course effrénée à la résolution du mystère des vols et du fugitif entraînera Gervais ainsi que toute cette étrange populace dans un tourbillon qui soulèvera beaucoup de poussière et de fantômes dans cette contrée étrangement magnifiée par Messier qui en est à son troisième livre.

En effet, la langue de Messier injecte à son patelin une ambiance digne du sud des États-Unis. À titre d’exemple, on assiste à une tonitruante procession funéraire, teintée de réalisme magique, qui n’a rien à envier aux marches funèbres si colorées de la Nouvelle-Orléans en matière d’exotisme. Cette allure de vieille et bizarre Amérique se voit accentuée par les huit remarquables illustrations de Julien Boisseau, rappelant un art populaire d’une autre époque.


Le petit livre rouge de Faubert
Michel Faubert, figure incontournable de la musique folklorique au Québec, tant en solo qu’avec les Charbonniers de l’enfer, nous a livré cet automne un étonnant Petit lexique bête et méchant à l’usage des néophytes intitulé Trad. Un petit livre rouge qui ne pèse par lourd (« les colis piégés non plus », pour paraphraser Serge Gainsbourg au sujet de son propre roman), mais dont le contenu est d’une détonante teneur. En quelque 101 définitions et avec une verve pétrie d’une mauvaise foi jubilatoire, Faubert fait exploser les idées reçues sur la musique traditionnelle et l’univers des musiciens folkloriques. À titre d’exemple : « Puriste : sorte de schizophrène resté accro aux innovations des années 1970 », « Chanson à répondre : chanson pour enfant destinée à des adultes en boisson », ou encore, « Pochette de disque trad : brainstorming réalisé par le groupe en l’absence du graphiste ». Il écorche même au passage un certain Fred Parlurin dans sa définition de ce qu’est « parler en parlure ». Mais il nous avait avertis du contenu bête et méchant de son propos! L’ensemble constitue une charge moqueuse et grinçante qui dévoile au grand jour les rapports biaisés, souvent flous, qu’on entretient, collectivement et dans cette société du spectacle, avec l’héritage musical qui a fait vibrer nos ancêtres. Un véritable bonbon acidulé concocté avec beaucoup d’ironie par un folkloriste de grande réputation.

 

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