À quel prix, la parole?

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Un soir de janvier, il y a un an et demi, j'ai eu l'honneur de souper à la petite table de l'hôtel Fairmont Le Reine Elizabeth en compagnie de James Moore, ministre du Patrimoine canadien. Compte tenu du torchon qui brûlait entre le gouvernement Harper et les milieux culturels québécois et canadien depuis bien avant son arrivée, Moore multipliait à l'époque les rencontres informelles avec des représentants de cette faune, espérant réparer les pots cassés sous le règne de celle qui l'a précédé, l'arrogante et maladroite Josée Verner, de triste mémoire.

Affable, diplomate et, surtout, conscient que la mobilisation au Québec du milieu culturel avait contribué à priver les conservateurs de cette majorité à la Chambre des communes tant convoitée lors des élections de 2008, James Moore nous avait assuré, avec un émouvant tremolo dans la voix, que le gouvernement Harper n’était pas en croisade contre les artistes et les travailleurs culturels, que le premier ministre et lui avaient à coeur la prospérité des citoyens canadiens oeuvrant dans tous les secteurs de l’activité économique. La preuve, c’est que Moore comptait annoncer dès le lendemain un investissement majeur dans le festival Juste pour rire qui, comme tout le monde le sait, mourrait demain matin sans le soutien de l’État.

Depuis, sous l’égide de James Moore (comme sous celles de Verner ou d’Oda), la politique des conservateurs s’est inscrite dans la continuité de ce que j’ai qualifié d’attentats perpétuels contre la santé culturelle du pays. Récemment encore, on nous a annoncé une réforme du programme de soutien aux périodiques et aux magazines — instauré pour protéger ce secteur de l’industrie canadienne de l’édition contre l’hégémonie américaine en ce domaine —, réforme dont la principale disposition consiste à exclure du programme les publications dont le tirage est inférieur à 5 000 exemplaires. Comme par le plus heureux des hasards, la grande majorité des publications visées appartient au secteur des périodiques culturels: je parle ici des revues portant sur la danse, le cinéma, les arts visuels, la musique spécialisée, comme de celles de critique et de création littéraires.

Avec ou sans tremolo, James Moore aura beau jurer que le gouvernement Harper n’est pas en guerre contre le milieu culturel, cette propension à systématiquement cibler ce milieu ressemble désormais à de l’acharnement. Remarquez, le milieu culturel n’est pas seul dans la mire des conservateurs, dont les idées très étriquées sur ce que sont les valeurs canadiennes couvrent d’opprobre les résidents du pays entier. À défaut, par exemple, d’imposer (pour le moment) son agenda rétrograde en matière d’avortement, lequel a été décriminalisé au Canada depuis plusieurs décennies, le gouvernement Harper a décidé d’exclure la pratique d’interruptions de grossesse dans des conditions dignes, sanitaires et sécuritaires du champ des mesures soutenues par le Canada dans les pays en voie de développement. Et ce, même s’il est de notoriété publique que l’une des principales causes de mortalité chez les femmes de ces pays du tiers-monde est justement l’avortement pratiqué dans des conditions insalubres.

En somme, Ottawa estime acceptable que des jeunes femmes de milieux plus que modestes à l’étranger meurent comme de vulgaires criminelles pour avoir eu recours à des soins aisément accessibles à n’importe quelle citoyenne canadienne. Et pour ajouter à cette indignité, comme par le plus heureux des hasards, les conservateurs ont annoncé qu’ils coupaient les vivres aux groupes de Canadiennes qui avaient osé protester contre ces dispositions moyenâgeuses.

Au pays de Stephen Harper, la devise nationale ressemble de plus en plus à «nous avons raison et ceux qui croient le contraire sont sommés de se taire». Belle conception de la démocratie, qui rappelle les consignes imposées par François Duvalier aux plus influents éditorialistes de Port-au-Prince dès les premiers mois de son régime!

Il y a un an et demi, disais-je, je soupais en compagnie de James Moore pour échanger des idées sur les arts, les lettres et sur la vie culturelle canadienne. Un an et demi plus tard, de la conception des conservateurs en matière de culture et de vie en général, j’avoue avoir soupé…

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