Puissante poésie

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Aux poètes autochtones déjà établis dans le paysage littéraire, tels que Joséphine Bacon et Rita Mestokosho, s’ajoutent dorénavant de nouvelles voix, entre autres celles de Marie-Andrée Gill, Louis-Karl Picard-Sioui et Natasha Kanapé Fontaine. Cette dernière, poète, slameuse, peintre et militante, offre une poésie puissante, audacieuse, sans concession, qui frappe fort et prend au cœur. Cette poésie vivante et essentielle fait écho à celle de la grande Joséphine Bacon.

Si la jeune poète de 24 ans Natasha Kanapé Fontaine, Innue de Pessamit, qui a publié trois recueils de poésie (N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Manifeste Assi et Bleuets et abricots), a reçu le Prix de poésie de la Société des écrivains francophones d’Amérique pour le premier, en plus de participer à un collectif (Les bruits du monde), écrit maintenant au quotidien, cela n’a pas toujours été ainsi. C’est la découverte de la fantaisie dans la trilogie du « Seigneur des Anneaux » qui l’a poussée à écrire des contes : « C’était une manière pour moi de soulager ma solitude, en l’habitant par des personnages fantastiques et par une autre vie que je m’inventais dans des forêts luxuriantes, des montagnes extraordinaires avec des esprits et des êtres de toutes sortes. Je m’inventais également des destinées grandioses, puisque je vivais du rejet et de la discrimination dans mon milieu scolaire. J’étais une personne très triste au quotidien, également en raison de l’ambiance de mon nid familial, donc dès que je parvenais à unir des peuples qui s’entredéchiraient, je devenais alors la personne la plus heureuse. Je me soulageais du poids de ma réalité. La poésie sera venue me sauver d’une certaine morosité de la vie de tous les jours », raconte la poète. À ce moment, elle ignorait qu’elle sombrerait autant dans ce qu’elle appelle « l’océan de la poésie », et qu’elle s’y sentirait comme un poisson dans l’eau.

À la lecture de ses recueils, c’est justement ce qui apparaît : l’impression que la poésie fait dorénavant partie d’elle-même. Comme chez Joséphine Bacon, on y décèle l’importance des origines, des racines, de la terre, du territoire. Originaire de Pessamit également, née en 1947, la poète Joséphine Bacon, parolière et cinéaste, s’avère, tout comme Natasha Kanapé Fontaine, une femme engagée, à la poésie sensible et humaniste, qui a publié trois ouvrages (Bâtons à message, Nous sommes tous des sauvages et Un thé dans la toundra). La seconde propose d’ailleurs de lire les œuvres de la première « pour la mémoire ancestrale du territoire ». Et même si c’est une part intime d’elles-mêmes que ces deux poètes dévoilent, partageant un même paysage, elles témoignent d’un univers plus vaste : celui de l’humanité. Une soif incroyable de dire semble les habiter. Dire pour ne pas oublier, pour briser le silence. Écrire pour se souvenir, pour vivre en paix avec leur histoire, avec elles-mêmes, pour retrouver leur identité, donc : « À défaut de reprendre possession des terres géographiques qui ont forgé nos identités depuis des siècles, je souhaite reprendre possession de nos territoires imaginaires, philosophiques, culturels, humains. […] La poésie peut réparer en soulageant le fardeau du non-dit, du non avoué. La poésie participe à mon émancipation. C’est ce qui donne des livres comme Bleuets et abricots, pour dire que mon nom est inégal, pour dire que je suis apatride. […] N’est-ce pas le rôle du théâtre, des contes, des arts visuels, de la poésie orale? D’offrir un miroir aux peuples et aux individus? Les artistes existent pour pousser la circulation de la sève dans les corps des sociétés », révèle Natasha Kanapé Fontaine.

Un chant libérateur
Natasha Kanapé Fontaine s’adonne également au slam, ce qui se ressent d’ailleurs dans la musicalité de ses mots, dans sa poésie rythmée, vibrante, qu’on a envie de lire à voix haute pour en mesurer toute l’ampleur. « L’oralité et l’écriture sont interreliées dans mon cas. L’une a besoin de l’autre. […] Ce que l’on désigne slam est en fait une continuité d’une certaine tradition orale que je me dois de toute façon poursuivre. Avec l’héritage territorial et ancestral qui m’a été transmis dans mon sang et dans mon corps, avec toutes les tentatives d’assimilation et d’effacement que l’on reconnaît dans l’histoire coloniale sur nos cultures natives, j’ai le devoir de me prolonger dans l’essence et l’espace de la parole prise. Je dois être. Alors je dois dire », dévoile la poète. Traditionnellement, c’était par l’oralité que s’effectuait la transmission d’une génération à l’autre, qu’il était possible de s’exprimer, de s’enraciner, et donc d’exister. Voilà que la littérature autochtone se publie maintenant, ce qui lui procure un nouveau souffle et lui permet de rayonner. Natasha Kanapé Fontaine et Joséphine Bacon prennent d’ailleurs part à plusieurs événements, ici et ailleurs, qui font résonner leurs mots, tels que les Nuits amérindiennes en Haïti et la Biennale de poésie dans la capitale française.

Un chant de fureur et d’espoir
La poésie de Natasha Kanapé Fontaine dénonce les injustices, déplore la crise environnementale, éveille les consciences et témoigne des relations entre les Québécois et les Premières Nations. Elle résiste; elle est un cri. Son recueil Bleuets et abricots se veut un manifeste, empreint de fureur, de révolte, mais surtout d’espoir. La poésie « se manifeste finalement pour prouver qu’elle peut ensuite apporter la lumière au monde, éclairer dans la noirceur ambiante ce qui semble perdre espoir en l’humanité », souligne-t-elle. Au cœur de sa poésie, Natasha Kanapé Fontaine essaie de réconcilier et de rassembler. La poète ose révéler le passé, réinventer le présent et imaginer l’avenir. Joséphine Bacon, elle aussi, perpétue la mémoire du passé, celle des ancêtres, tout en regardant vers l’avenir, ce qui se perçoit dans ce passage d’Un thé dans la toundra : « Ta vie déviée/Les rivières s’éloignent/De leur embouchure/Tu retournes sur une terre/Qui te respecte/Tu revêts tes rêves/Les quatre directions/Tes sœurs/L’horizon te fait don/D’une terre/Sans fin du monde. »

Un chant pour bâtir ensemble
Dans Bleuets et abricots, Natasha Kanapé Fontaine rêve à un avenir meilleur : « je suis puisque j’existe/je suis venue apporter la lumière aux nations/je suis venue saccager les cordes/ligotant l’arrière-pays/dans sa misère//je suis puisque tu ne sais pas/que je suis revenue pour rester/que je suis revenue pour reprendre mon pays/lui donner son nom de jadis ». Elle précise que ce pays dont elle rêve, c’est notamment un pays où elle aurait un nom, où les gens la désigneraient « Innue », qui signifie littéralement « être humain », plutôt que la dire autochtone.

Pas de doute, la poète Natasha Kanapé Fontaine sait évoquer. Il faut s’arrêter pour ressentir toute la portée de ses images fortes. « Ce qui m’anime aujourd’hui dans la poésie, c’est la capacité de sublimer les instants, les émotions, les larmes autant que les rires, de manière plus rationnelle. Je dis rationnelle pour dire consciente. La poésie nous enseigne à nous attarder, à nous laisser être ou à être éblouis par des gestes, des mots, des expressions, des images. La poésie amène à l’art de vivre. Elle est rédemption, elle est réalisation, elle est véhicule, elle est parole », ajoute la poète.

Chez Joséphine Bacon, on retrouve le même pouvoir d’évocation. Sa poésie lumineuse reflète la beauté et nous ramène à l’essentiel. L’ouvrage Un thé dans la toundra, recueil bilingue tout comme Bâtons à message, écrit en français et en innu-aimun, embrasse l’horizon, ainsi que l’infini de la toundra et fait vibrer la terre. C’est important pour Joséphine Bacon d’écrire en innu pour les jeunes et les futures générations. Mais aussi parce que l’histoire innue n’était pas écrite, mais dite. Elle écrit donc l’histoire grâce à sa langue maternelle d’une certaine façon, révèle-t-elle dans un entretien qu’elle a accordé à Littoral (printemps 2015). Et alors, cette langue ne tombe pas dans l’oubli. Joséphine Bacon inspire les jeunes. « Je suis leur grand-mère au pays des songes », livre-t-elle encore dans Littoral. Sa sagesse et son écoute, cet héritage qu’elle essaie de transmettre, dont la fierté de son identité, et sa manière d’écrire l’histoire, font d’elle une auteure phare de la littérature autochtone. Malgré cette renommée, Joséphine Bacon ne se considère pas comme une poète, elle affirme plutôt que « dans son cœur nomade et généreux, elle parle un langage rempli de poésie où résonne l’écho des anciens qui ont jalonné sa vie », peut-on lire sur le site de son éditeur Mémoire d’encrier.

Si la poésie de Joséphine Bacon crée un legs inestimable, celle de Natasha Kanapé Fontaine s’inscrit aussi dans cette lignée. En effet, la poésie de cette jeune auteure, en même temps qu’elle lutte, célèbre et embrase également, comme ces mots du prologue de Manifeste Assi :
« Une eau précieuse. Une eau vive. Une eau féroce. » Exactement. C’est une poésie précieuse, vive, féroce, qu’il faut impérativement lire, écouter, entendre.

D’autres poètes autochtones à découvrir

Marie-Andrée Gill
Née à Mashteuiatsh dans la communauté ilnue, Marie-Andrée Gill est l’auteure de deux recueils de poésie, Béante et Frayer. Poursuivant des études littéraires, elle prend part à différents événements littéraires et participe au site Poème sale ou à la revue Exit. Son premier recueil, Béante, lui a valu les honneurs : finaliste au prix du Gouverneur général et prix Poésie au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean en 2013. Ce titre, d’ailleurs réédité en 2015 à La Peuplade, s’est construit dans l’immensité de l’hiver. Marie-Andrée Gill souhaite que sa poésie « soit simple, lumineuse » et qu’elle soit « quelque chose d’universel, qui peut parler à tout le monde », déclare-t-elle dans la revue Littoral du printemps 2015.

Louis-Karl Picard-Sioui
Issu de la communauté de Wendake, Louis-Karl Picard-Sioui, poète et écrivain, travaille à la diffusion de la culture et des arts autochtones. Il a notamment fondé le Cercle d’écriture de Wendake avec Jean Sioui et a publié les recueils Au pied de mon orgueilLes grandes absences et De la paix en jachère. Ce créateur, ce qu’il se considère avant tout, « utilise l’écriture tant pour réactualiser les valeurs traditionnelles de son peupleque pour combattre le joug colonial étouffant l’esprit et le cœur des siens », peut-on lire dans sa courte notice biographique présentée dans l’ouvrage Aimititau! Parlons-nous. Dans ce sens, il dévoile dans Les grandes absences qu’il offre ces vers pour « briser les silences » et « assurer [s]a présence, ici, maintenant ».

Photo : © Max-Antoine Guérin

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