Christian Saint-Pierre : Lire le théâtre

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Dédiée au théâtre, la revue Jeu ne peut qu’enivrer l’amateur. Commentaires critiques, dossiers de fond, analyses et réflexions sur des questions actuelles et pertinentes : jamais la scène québécoise, et internationale, des arts du spectacle n’aura semblé aussi vivante qu’entre ses pages! Christian Saint-Pierre, rédacteur en chef de cette revue née en 1976 et publiée quatre fois l’an, a accepté de nous parler de sa passion et nous conseille quatre pièces à lire.

En quoi « lire » le théâtre est-il différent de le « voir »?
Il y a, selon moi, plusieurs excellentes raisons de lire du théâtre. On peut le faire pour se préparer à voir un spectacle. Pour réactiver les souvenirs d’une représentation. Ou encore pour vivre par procuration une pièce à laquelle on aurait tellement voulu assister. Personnellement, j’aime revenir au texte pour mesurer la créativité d’un metteur en scène, l’ampleur de ses prises de positions idéologiques, l’audace de ses choix esthétiques. Cela dit, une fois que le spectacle n’est plus, la pièce subsiste. Une fois publiée, c’est un objet littéraire en soi, indépendant de la scène, avec ses personnages, son intrigue, sa construction et son style. Quand on lit une pièce, c’est tout un théâtre mental qui se met en branle. Des voix retentissent, des corps surgissent, des lieux se dessinent.

Qu’est-ce que la revue Jeu apporte au milieu théâtral?
En près de quarante ans d’existence, la revue a tenu des rôles différents dans le milieu théâtral québécois. Depuis que j’ai été nommé rédacteur en chef, en 2011, je m’assure que Jeu renoue en quelque sorte avec l’esprit de ses débuts, notamment en faisant la part belle aux réalisations des jeunes créateurs, mais aussi en accordant une place de choix aux discours contestataires des artistes. La revue est l’un des rares lieux où l’on s’accorde le temps et l’espace nécessaires à une véritable réflexion sur les tenants et les aboutissants du théâtre québécois. J’estime que ça la rend précieuse. Avec le numéro 150, qui paraît en avril, la revue change de format et passe enfin à la couleur. Nous sommes très fiers de cette nouvelle forme et surtout de la manière dont elle traduit le dynamisme de la revue.

Comment avez-vous découvert le théâtre?
Les spectacles qui venaient à mon école primaire me jetaient dans tous mes états. Je les attendais avec impatience pendant des semaines. Je me souviens d’une production du Théâtre de Carton, un spectacle dirigé par Claude Poissant qui s’intitulait Les enfants n’ont pas de sexe? Mais le premier grand choc a eu lieu lorsque j’avais 15 ans, au Théâtre Denise-Pelletier, alors dirigé par Guy Nadon. On donnait Le jeu de l’amour et du hasard dans une mise en scène de Françoise Faucher. Je découvrais la langue de Marivaux avec un total ravissement. C’est ce jour-là que j’ai eu la piqûre, que j’ai senti que le théâtre était entré dans ma vie pour de bon, que j’ai eu l’intuition que j’allais en devenir un observateur attentif et passionné.

Que pensez-vous de la place qu’occupe le théâtre dans la culture québécoise? Quel est son rôle?
J’aurai toujours un parti pris pour les arts vivants. Le théâtre est l’une des rares disciplines artistiques à supposer la présence d’un corps en chair et en os. Il y a au théâtre une fragilité, un risque, une fugacité et une non-reproductibilité qui le rend selon moi terriblement précieux. Fondé sur la rencontre, le théâtre a beaucoup à voir avec la démocratie et la vie en collectivité. J’oserais dire que l’un des rôles du théâtre est de ramener sur la place publique des enjeux qui sont généralement occultés. Ce n’est pas pour rien que l’histoire du théâtre québécois est jalonnée de grandes questions de société. Je pense bien entendu à la cause nationale, mais aussi à celles des femmes, des ouvriers et des homosexuels.

Que pensez-vous de la scène théâtrale actuelle au Québec?
Il y a quelques dérives, bien entendu, mais les raisons de s’enthousiasmer sont plus nombreuses. Je me réjouis notamment de la place qu’une nouvelle génération d’auteurs accorde aux enjeux de l’immigration. Wajdi Mouawad a pavé la voie aux Philippe Ducros, Olivier Kemeid et Mani Soleymanlou. Je dois aussi dire que la charge politique des œuvres d’Olivier Choinière et Étienne Lepage, par exemple, me galvanise. Ils énoncent haut et fort ce que plusieurs n’osent même pas chuchoter. Sans manichéisme, sans complaisance, ils créent des personnages dont l’irrévérence est précieuse.

 

CHRISTIAN SAINT-PIERRE NOUS CONSEILLE DE LIRE…

Thérèse, Tom et Simon
Robert Gravel (Dramaturges Éditeurs)

Créée dans sa version intégrale en 1997, l’œuvre testamentaire de Robert Gravel, cofondateur du Nouveau Théâtre Expérimental avec Jean-Pierre Ronfard, méritait qu’on lui consacre un pareil ouvrage. Accompagnée des photographies de Mario Viboux, préfacée par Jean-Claude Coulbois, la pièce est une fresque baroque, un vaste tableau qui amalgame comique et tragique, théâtralité et quotidienneté. Dans les destins des personnages, des hommes et des femmes plus ou moins désespérés, on peut difficilement s’empêcher de lire celui de tout un peuple. Le livre donne une bonne idée de la représentation, mais il restitue surtout, dans toute sa vivacité, l’implacable lucidité de Gravel, celle-là même qui nous manque si fortement.

 

Trafiquée
Emma Haché (Lansman)

Emma Haché a remporté le prix Gratien-Gélinas en 2003 et celui du Gouverneur général en 2004 pour une pièce intitulée L’intimité. Depuis, l’auteure acadienne s’est faite relativement discrète. En 2010, elle nous donnait Trafiquée, un monologue bouleversant où elle osait aborder avec une exceptionnelle délicatesse la question de la traite des femmes. Les confessions de celle qui s’adresse à nous sont aussi crues que cruelles, terriblement honnêtes, portées par une langue souveraine, une poésie des profondeurs qui apporte quelque peu d’espoir. Avec une seule voix, Haché parvient à faire naître tout un univers, toute une galerie de personnages. De la traversée de ce texte court et dense, on ne sort assurément pas indemne.

 

Nous voir nous (Cinq visages pour Camille Brunelle)
Guillaume Corbeil (Leméac)

Le théâtre québécois commence à peine à rendre justice à la manière dont Internet conditionne de nouveaux rapports entre les êtres humains, donne naissance à des façons totalement inédites de se mettre en scène et de gravir les échelons de la vie en société. Non seulement Guillaume Corbeil a osé le faire, mais le texte qui en a résulté, Nous voir nous, est une franche réussite sur le fond comme sur la forme. Portée par une poésie singulière, qui évoque le langage employé sur les réseaux sociaux sans le reproduire, la pièce exprime avec une justesse peu commune, dans un heureux mélange d’humour et de désespoir, la déroute d’une génération qui oscille entre conviction et couardise.

 

La réunification des deux Corées
Joël Pommerat (Actes Sud Papiers)

L’auteur et metteur en scène français Joël Pommerat est à la tête d’une œuvre captivante, prodigieusement sensible, qui se tient toujours au plus prêt des tourments humains et des bouleversements sociaux qui les provoquent. A priori, on a peine à imaginer son écriture, éminemment scénique, détachée du lieu qui l’a vu naître. Or, en prenant le temps de les lire, on découvre à quel point les dialogues de l’auteur sont soignés, à quel point leur force d’évocation est en grande partie responsable du miracle qui se produit sur le plateau. La réunification des deux Corées, sa plus récente pièce, est une mosaïque de déchirantes histoires d’amour, une belle et grande fresque de cœurs brisés où tout le monde se reconnaîtra.

 

Biographie éclair
Critique de théâtre depuis quinze ans, Christian Saint-Pierre a été associé à l’hebdomadaire Voir de 2003 à 2011. Chef de la section arts de la scène pendant quatre ans, il fut également des saisons 1, 2 et 5 de l’émission Voir à Télé-Québec. L’amateur d’art dramatique est aussi président de l’Association québécoise des critiques de théâtre et rédacteur en chef de la revue Jeu, en plus d’être un fidèle collaborateur du Devoir et de la revue Esse. Parce que son emploi du temps n’est jamais assez chargé, il lui arrive aussi de donner dans la méditation culturelle et l’enseignement. e part il ne se sent aussi vivant qu’au théâtre.

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