Michel Lessard: La culture du matériel

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Que vous soyez ou non férus d'antiquités, il sera difficile de passer à côté de La Nouvelle Encyclopédie des antiquités du Québec. Impossible de ne pas être captivé par cette balade de plus de 1000 pages dans 400 ans de patrimoine matériel: «Je suis historien, j'utilise notre culture matérielle pour nous nommer, explique Michel Lessard. J'essaie d'expliquer, par les objets que nous avons fabriqués ou importés, ce que nous sommes en tant que société.»

Qu’il dédie son livre à Pierre Perrault et à Pauline Julien n’est pas innocent: «En tant que cinéaste, Pierre Perrault nous a révélés à nous-mêmes: il avait très bien compris que pour avancer, t’as besoin de t’émerveiller sur ce que tes prédécesseurs ont fait. Et Pauline, c’était la voix du cœur: elle a interprété tous les grands d’ici. Les quarante dernières années du Québec ont été stupéfiantes d’ingéniosité et nous ont permis de rayonner dans tous les domaines: elles ont été les années les plus fertiles de l’histoire du Québec.» Elles auront également été une remarquable période de réappropriation d’une culture
par son peuple.

Un passé haut en couleur
Depuis son premier livre sur les antiquités du Québec, en 1971, Michel Lessard n’a jamais cessé d’approfondir son sujet, et son livre sur le meuble ancien a connu un succès retentissant… D’où
l’envie de le fusionner aux livres précédents, mais en renouvelant ces derniers de fond en comble. On fait place à l’art populaire, les objets de marine et les objets religieux, et à une dizaine de nouveaux chapitres. Et le meuble ancien n’est plus perçu de la même façon: «Dans les années 60-70, on a
valorisé le mobilier décapé: c’était l’époque du retour à la terre. On revenait au bois: on enlevait même le crépi des maisons pour retourner à la pierre originale. Mais on a sacrifié en authenticité dans cette quête d’identité collective. En réalité, même les statues de nos églises étaient colorées, souvent polychromes… Et nos ancêtres aimaient ajouter des pigments rouges, roses ou bleus au lait de chaux des maisons: elles étaient loin d’être toutes blanches!»

Authentiques «patenteux», les Québécois détiennent aussi près de 70% des brevets du bureau d’Ottawa enregistrés depuis 1830, selon l’historien, «pour 1001 choses, des cadrans de chauffage aux systèmes de tire. On est au pays de l’hiver, et les Québécois ont fait chanter la fonte! Les poêles des forges de Saint-Maurice ont été la première chose produite par notre industrie dans les années 1730-35, et le Royal de Bélanger, en 1910, demeure un petit chef-d’œuvre d’ingéniosité marqué par l’Art Nouveau». Michel Lessard a connu un collectionneur qui se consacrait uniquement aux grilles qui faisaient passer la chaleur d’un étage à l’autre, chacune dessinée par un artisan, de la vraie dentelle de fonte. Et leur propriétaire était prêt à tout lâcher pour [lui]en parler!»

Il garde d’ailleurs un souvenir ravi de ces rencontres avec les collectionneurs:
«Ce sont les gens les plus compétents dans le domaine de leur passion. Et contrairement aux muséologues, ils vivent 24 heures par jour avec leur collection. Le plus grand plaisir que j’ai eu en écrivant ce livre, c’est d’aller chez eux et de les écouter parler.»

Il décrit ainsi ce passionné de Beauport qui a regroupé 6000 chapelets selon 200 catégories différentes, et cet autre qui a accumulé près de 200 voitures hippomobiles et vient d’investir 2 millions de dollars pour transformer ses garages en réserves muséales dignes de ce nom. Sans compter l’original aux 7000 tire-bouchons classés par thème, dont toute une section consacrée aux tire-bouchons érotiques! «Moi, je suis un collectionneur d’objets de la table: de services de vaisselle en faïence, de nappes de dentelle, de verrerie, d’argenterie… Allez savoir pourquoi, mes amis sont toujours gênés de me recevoir!», avoue Michel Lessard en riant.

Des meubles qui déménagent
Mais ce patrimoine culturel ne suscite pas de l’intérêt qu’au Québec: nos antiquités filent vers les États-Unis, Vancouver et Toronto par camions entiers. Et c’est au Royal Ontario Museum que se trouve la plus belle collection de meubles québécois.

«C’est sûr que je suis inquiet, dit l’historien. Mais il y a eu énormément d’éducation au Québec depuis le premier livre sur nos antiquités, paru en 1963. Beaucoup de choses quittent le Québec, mais beaucoup reviennent. Le Musée de la civilisation a permis aux gens de faire évaluer les trésors qui dormaient dans leurs greniers, et vous ne pouvez pas imaginer ce qui circule sur eBay. De plus en plus de gens ont l’œil pour repérer, chez une grand-mère ou une vieille tante, une lampe ou un meuble qu’ils conserveront ensuite. Les collectionneurs forment une chaîne qui parcourt tout le Québec: mon livre est là pour stimuler leur intérêt. Mais je crois sincèrement que tout le monde a une âme de collectionneur!»

Depuis trente-cinq ans qu’il se consacre à notre histoire matérielle, Michel Lessard est loin de trouver qu’il a fait le tour de la question: «On n’a pas de livres sur l’histoire de notre peinture, ni sur notre design, qui est pourtant reconnu partout à travers le monde! Et on ne fait pas suffisamment de place à nos artisans contemporains. L’autre jour, une amie coutelière me confiait qu’elle avait été stupéfaite de découvrir le joli bracelet et les boucles d’oreille ramenés d’Italie par une amie: un design québécois racheté par une firmeitalienne. Mais qui le sait?», déplore-t-il, avant de me confier qu’il met en ce moment la touche finale à un livre sur… l’histoire de l’architecture au Québec!

Si La Nouvelle Encyclopédie des antiquités du Québec ne doit pas se lire comme la conclusion de l’œuvre de Michel Lessard, une œuvre généreuse, et d’une rare cohérence, on peut cependant y voir l’aboutissement d’un véritable parcours de vie: «C’est le genre de truc qu’on publie à 65 ans: pas à 35! Mais j’espère que j’aurai encore l’énergie d’en faire plus… le temps passe tellement vite. Si je suis chanceux, je réaliserai peut-être le millième de ce que j’ai encore envie de faire!»

Bibliographie :
La Nouvelle Encyclopédie des antiquités du Québec, Michel Lessard, Éditions de l’Homme, 1104 p., 125$

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