Hors-jeu: le hockey sans ligne rouge

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L'époque roule enfin pour nous. À l'heure où l'on montre au cinéma les exploits et les petites misères de Maurice Richard, la Sainte Flanelle, avec Koivu au centre, Bégin à l'aile et Brisebois au Colorado, joue à nouveau à la hauteur de sa renommée. Cela me réjouit, car le hockey, avant d'être une créature de parents débiles et de Scotty Bowman de banlieue, est un culte tatoué au cœur de notre tribu fragmentée. Bien que je n'y aie jamais joué qu'en bottines ou en pantoufles, je suis un furieux amateur de ce sport dont le spectacle fait éprouver une tension unique, que je tempère une bière à la main et un livre sur la table à café. Pour tuer les entractes.

Une enfance bleu-blanc-rouge

Vous rappelez-vous de Une enfance bleu-blanc-rouge, ce recueil dirigé par Marc Robitaille (coscénariste du joli Histoires d’hiver)? Histoires d’enfance, de froideur et de chaleur paternelle, d’amis perdus, ces vingt textes d’écrivains, de journalistes et d’acteurs nous parlent d’un temps où on n’ambitionnait pas sur le pain bénit en s’appelant «Glorieux». Faute d’espace pour poursuivre ma lancée, j’effectuerai mon repli sur le récit de Marie-France Bazzo de son kick pour Marc Tardif, «ailier gauche et pédagogue», qui lui apprit par sa position et ses mèches rebelles les mérites de la distance critique. On objectera, pour la forme, qu’on avait compris depuis Maurice Richard qu’au hockey comme en politique, on gagne à lancer de la gauche lorsqu’on joue à droite (et vice-versa).

Les 100 plus grands hockeyeurs québécois

On peut en rester à la nostalgie légère ou se frotter à l’épique des exploits des Richard, Béliveau ou Lafleur. Après la réédition augmentée de la belle biographie de Jean Béliveau, grand capitaine parmi ces enfants plus ou moins gâtés (Ma vie bleu-blanc-rouge), Hurtubise HMH visait entre les deux en lançant fin octobre Les 100 plus grands hockeyeurs québécois de la LNH. Un soir de février, au plus noir du lock-out, le journaliste Sylvain Bouchard (RDS) et l’as en statistiques Stéphane Laberge (www.sports-labs.com) s’ennuient ferme. Ils décident de consacrer un livre aux joueurs québécois. Cherchant le moyen d’innover, ils accouchent d’un classement établi à partir de nombreuses variables : le nombre de points accumulés, de matchs joués, de trophées récoltés, etc. Raymond Bourque, avec sa participation à 1612 matchs, ses 1579 points en carrière, ses cinq Norris (récompense allant chaque année au meilleur défenseur de la Ligue nationale de hockey), arrive bon premier. Suivent Mario Lemieux, Doug Harvey, Jacques Plante, etc. Bourque signe d’ailleurs un gentil mot de remerciement, qui rachète l’incohérence télégraphique de la préface d’Yvon Pedneault. Faisant rêver d’une équipe olympique entièrement composée de Québécois, Les 100 plus grands hockeyeurs québécois de la LNH se termine par une section de questions qui ravira les fanatiques.

Les grands moments du hockey

D’un intérêt moins évident par sa facture, qui fait plutôt album condensé de lecture indigeste, Les Grands moments du hockey de Lance Hornby, journaliste au Toronto Sun, surprend par la précision avec laquelle la sélection des épisodes a été effectuée. En 1890, le gouverneur général du Canada, Lord Frederick Arthur Stanley, fait acheter à Londres un bol d’ébène cerclé d’argent. Le trophée s’appelle déjà «coupe Stanley» lorsqu’il est décerné à l’AAA de Montréal en 1893. On suit l’aventure de ce plat monté en orgueil d’année en année, jusqu’à son remplacement en 1969 par une coupe flambant neuve. Puis, surviennent les grandes expansions et l’empire du spectacle. Hornby s’est fait particulièrement plaisir avec le chapitre intitulé «Souvenirs». Entre un hommage à Bob Gainey, qualifié par le grand entraîneur Anatoli Tarasov de «meilleur joueur technique au monde» et un portrait du terrifiant trio KLM, on retient «Du sport à la musique», consacré aux airs populaires et publicitaires inspirés par la LNH. «Clear the Track, Here Comes Shack», chantait-on à Toronto pour Eddie Shack. Hornby nous épargne le «Maurice Richard / C’est pour toi que je chante» de Pierre Létourneau, mais nous apprend que le regretté thème de la Soirée du hockey de Radio-Canada est une création de Delores Claman, exécutée dans les années 60 pour une agence torontoise. Toronto… Nous les battons déjà pour le chandail et les chansonnettes : laissons-leur les ouvertures héroïques.

Dans les coulisses du hockey

Le hockey, c’est comme la vie : on pense que ça finit, et ça ne fait que commencer. Le commentateur Pierre Houde et le journaliste Jean-Louis Morgan nous invitent à l’après-match avec Dans les coulisses du hockey. Je redoutais l’enfilade d’anecdotes et les portraits de vedettes en gars ordinaires. Crainte déjouée, et s’il y a bel et bien enfilade, l’ouvrage parvient à présenter avec fluidité commentaires et révélations autour de thèmes pertinents. Le premier, «Parents», fait un tour détaillé de leur impact pour les joueurs. Il est question de l’influence funeste de la famille Lindros, adultes frustrés qui projettent sur leurs enfants des rêves impossibles, mais on y rencontre aussi des tuteurs aimants, qui supportent sans défaillir ce qu’implique le hockey en termes de coûts et d’organisation. On préfèrera peut-être le chapitre consacré au dernier lock-out, qui décrit notamment l’impact du joueur Trevor Linden sur la reprise des négociations. J’ai pour ma part surtout apprécié la fin du livre, qui reproduit des entretiens avec Jacques Lemaire et Mario Tremblay. Lancé sans préparation par une direction inexpérimentée à la barre des Canadiens, le Bleuet bionique a depuis fait ses devoirs. Il est prêt à sauter de nouveau dans l’arène.

Maurice Richard et Jacques Demers

Directeur des pages culturelles de La Presse, Alain de Repentigny fut un temps l’«écrivain» de Maurice Richard, l’homme qui couchait par écrit les propos du Rocket pour sa chronique dominicale. Sur un ton qui laisse avec mesure passer l’admiration pour l’idole et la sympathie pour le bonhomme, l’auteur, témoin privilégié, relate dans Maurice Richard quelques perles irrésistibles. Publié dans le cahier Sports de La Presse, un conte de Noël de Claude Meunier narrait comment le pauvre Pogo s’était fait piquer sa Shirley par un joueur de hockey, au nom choisi un peu par hasard. Le jour de la publication, Richard, à qui de Repentigny demande son avis sur l’histoire, se tourne vers sa blonde : «Tu vois bien que j’avais raison de le haïr, Fern Flaman! Il a volé la blonde d’un placier du Forum, c’est écrit dans La Presse.»
 
Le dernier mot pour Jacques Demers en toutes lettres de Mario Leclerc. Deux fois récipiendaire du trophée Jack Adams avec les Red Wings, vainqueur de la coupe Stanley avec les Canadiens, Demers, on le sait, revient de loin. Cette biographie bien écrite raconte la destinée peu commune d’un véritable
«cœur à deux pattes», entièrement dévoué à ses joueurs et aux organisations qu’il a représentées. À une époque où l’on a besoin de tout son courage pour se «réorienter», il est franchement édifiant de se rappeler que cet homme sait à peine lire et écrire. Personne pour nous tendre le flambeau ? Il suffit de tendre la main pour le porter bien haut.

Bibliographie :
Une enfance bleu-blanc-rouge, Marc Robitaille (dir.), Les 400 coups, 175 p., 34,95 $
Les 100 plus grands hockeyeurs québécois de la LNH, Stéphane Laberge & Sylvain Bouchard, Hurtubise HMH, 294 p., 24,95 $
Les Grands moments du hockey, Lance Hornby, Modus Vivendi, 222 p., 29,95 $
Maurice Richard, Alain de Repentigny, Éditions La Presse, coll. Passions, 126 p., 34,95 $
Jacques Demers en toutes lettres, Mario Leclerc, Stanké, 584 p., 29,95 $
Dans les coulisses du hockey, Pierre Houde & Jean-Louis Morgan, Éditions au Carré, 219 p.,
24,95 $
Ma vie bleu-blanc-rouge, Jean Béliveau, Chrystian Goyens & Allan Turowetz, Hurtubise HMH, 355 p., 24,95 $

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