Sheltel : une île isolée sur laquelle le parfum de la sorcellerie plane depuis des siècles. Un territoire qui se croit le seul épargné par le séisme de la Grande Nuit. Et pourtant. Le roman remarqué de l’écrivaine de la relève Chris Vuklisevic — elle a remporté le concours des vingt ans de Folio SF — nous amène aux abords de Sheltel, que convoite une troupe de pirates. Sur le bastingage, la jeune Erika est prête à tout pour quitter la servitude.

Sorcière qui règne sur les destinées des insulaires, la Main est la première à repérer les nouveaux venus. Derrière le masque qui dissimule ses larges écailles, la Main, de son véritable nom Nawomi, sent lui échapper le monde qu’elle gouverne avec ses « phalanges » — cinq adolescents déguisés. Et peu importe les décoctions qu’elle prépare, un changement irréversible est déjà amorcé.

Comme sa mère, Nawomi « consign[e] les naissances, les morts, les généalogies; et lorsqu’il le [faut], elle rétabli[t] l’équilibre ». Du moins, jusqu’à maintenant… Nous assistons au commencement d’une ère distincte, comme l’indique le titre Derniers jours d’un monde oublié (Folio).

Avec cette première parution, Chris Vuklisevic signe une œuvre d’une redoutable intensité. L’île sorcière qu’elle dépeint est vibrante de paradoxes. Ce huis clos cruel et coloré se déploie dans un arrière-monde soigné, sensoriel. Derniers jours d’un monde oublié s’avère un récit original dont l’imagination irisée disperse les chants de sirènes d’une « île [non] pas hantée par des fantômes [… mais] peuplée de sorciers ».

Ne dit-on pas que les sirènes, telles les sorcières, ont la capacité de charmer, mais par leurs chants? Dans Circé (Pocket), de Madeline Miller, la fille aînée du dieu Hélios vit entourée de sirènes dans l’île où son père l’a emprisonnée pour la châtier. « Sorcière dorée […] au regard lumineux », Circé pratique la magie à l’aide de plantes issues des divinités : les pharmakon. Ses raisons de disséminer les envoûtements se veulent bienveillantes : rendre immortel Glaucos, l’homme qu’elle aime. La douce et un peu naïve Circé ignore à l’époque qu’elle est une sorcière, à l’égal de ses trois frères et sœurs (ils sont les premiers magiciens à naître parmi les dieux).

Circé développe ses talents d’illusionniste tandis que les saisons se dissipent sur l’île Æaea, qu’elle apprendra à profondément apprécier. Elle recueille ainsi le héros Ulysse, dont elle devient la compagne un temps, accueille des nymphes punies par leur père, puis élève Télégonos, fils issu de ses amours avec le personnage phare de L’Odyssée. Cependant, la déesse guerrière Athéna rôde près de l’îlot battu par le ressac, et Circé doit redoubler les enchantements pour protéger son enfant.

Immersif et poignant, Circé revisite les récits mythologiques grecs avec une fraîcheur inédite, l’héroïne apprenant à « connaître la couleur de [s]on sang ». Ici, les philtres sorciers sont concoctés à l’orée d’une forêt fabuleuse, la plupart du temps dans des visées bénéfiques — quoique la nymphe Scylla, qui deviendra un monstre à six têtes, fera les frais de la jalousie de la déesse. Le roman tisse une trame à échelle humaine, constellée de magie. Comme dans Derniers jours d’un monde oublié, il s’intéresse à la nécessité des marges. Un univers où les sorts sont aussi naturels que le souffle.

La sorcellerie pulse de toutes parts dans Humain.e.s trop humain.e.s (ActuSF), de Jeanne-A Debats, dernier opus d’une trilogie dont chacun des tomes peut se lire de manière autonome. Direction Île-de-France, au printemps 2034. Agnès est une sorcière thaumaturge — elle voit les morts — aux pouvoirs semi-atrophiés jusqu’à ce que ses deux compagnes, Lise et Adjara, la rejoignent pour tirer au clair une histoire de sarcophage millénaire. S’adjoignent à l’équipée un familier (un chaton adorable, Pep), une épée caractérielle et dépendante affective (baptisée Bidule) et une demi-douzaine de personnages chatoyants, dont la sirène-secrétaire Zalia.

Vous aurez déjà compris le caractère assurément éclaté et fantaisiste de cette plus récente parution de l’écrivaine Jeanne-A Debats, dans laquelle nous retrouvons son humour incomparable. Je tente un résumé de cette cavalcade de péripéties; nos héroïnes affronteront « un poulpe géant venu de l’espace infini des âges oubliés des Grands Anciens, des gargouilles, des zombies et […] des drones ». Et pas seulement…

Car Agnès n’est pas une sorcière typique, traditionnelle, à l’image de Circé, elle est liée à un passé mythologique. Comme la déesse-sorcière, la langue grecque, qui lui est familière, l’investit au gré des batailles où elle se mue « en guerrière des âges antiques, partant au combat en récitant des hymnes d’un ton homérique ».

Surprenant et inventif, Humain.e.s trop humain.e.s ne se départit jamais de son rythme ni de sa verve unique. L’action déboule à la vitesse où tombent les têtes tranchées de Scylla avant de repousser. Les sorcières-alliées réussiront-elles à régler les nombreuses tractations liées au sarcophage? Le temps presse en Île-de-France tandis que pullulent les légions aux ailes noires, vampires et autres sbires archaïques.

Les sorcières de l’Île Bonaventure dans Glauque : Là où la terre se termine (Québec Amérique), de Joyce Baker, ont aussi affaire aux oiseaux — vous savez, les fameux fous de Bassan qui nichent par milliers sur les flancs rocheux. La jeune autrice signe ici son premier livre, un recueil de nouvelles assorti du sous-titre récits et contes occultes. L’haleine sulfureuse de Lucifer — auquel les sorcières prêtent allégeance lors des sabbats — souffle sur les dix textes au sommaire de cet ouvrage qui prend pour cadre la Gaspésie. Sur l’Île Bonaventure, madame Lucille, l’institutrice, est qualifiée de sorcière pendant la grippe espagnole, avec « ses rituels de classe bien étranges […] : cueillir des herbes et des fleurs [que ses étudiantes et elle] passent des heures à tresser pour ensuite les suspendre à la galerie ». Sans oublier les brasiers au coucher du soleil…

Madame Lucille n’est pas la seule à porter le sceau infernal : créatures marines et sirènes traversent les nouvelles de leurs chants carnassiers, leurs « voix a[yant] à voir avec le vent des tempêtes ». Pendant ce temps, d’énigmatiques « hum » — phénomène impliquant un son de basse fréquence persistant et constant — retentissent dans la péninsule gaspésienne. Serait-ce le jugement des dieux?

Les personnages mythologiques donnent même le titre au recueil de Joyce Baker : « dans L’Iliade et L’Odyssée, Athéna a les yeux glauques ». La talentueuse écrivaine de la relève nous emporte non seulement en territoires de fables et de malédictions, mais aussi de folklore, notamment dans « La table à Rolland », qui se déroule sur la célèbre section plane du mont Saint-Anne, à Percé : d’ailleurs, avez-vous remarqué que le sentier principal aller-retour, compte un dénivelé de 660 mètres, presque 666? Je ne crois pas que ce soit un hasard, Lilith ayant après tout banni Lucifer de Percé — selon les légendes… Un relent de soufre persisterait-il sur cette cime surnaturelle? Joyce Baker sait dans tous les cas raconter magnifiquement l’occulte, le sorcier, aborder avec ingéniosité les récits d’époque et faire naître, fleurir, les terreurs anciennes. Ses histoires maîtrisées sont autant de promesses — thaumaturgiques? — de (re)découvrir la Gaspésie et ses îles.

Avec l’été qui arrive, vous saurez quel sentier choisir. À vos risques. À moins de le parcourir sur un balai ou d’avoir bu le philtre approprié…

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