Trois grands poètes

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On n'entend plus la voix de Michel Garneau à la radio et c'est dommage. On la retrouve cependant dans son dernier livre, Un vol de ouananiches, qui nous remet dans cet état de poésie qui traversait son émission — et son œuvre littéraire. Le liminaire de son recueil indique bien qu'il voit partout à l'œuvre ce «mode extatique de la connaissance» qu'il préfère de loin à la raison raisonnante: «Mais je sais moi / que c'est donc quand même / en poésie / que nous existons le mieux toutes et tous».

Un Vol de ouananiches nous fait entrer dans l’atelier du poète: on sent que le poème se fait à mesure qu’il s’écrit. Des considérations générales alimentent la machine à souvenirs, ces derniers donnant des leçons de vie dont la morale n’est que la beauté poétique d’un instant: «Je fais ce que je fais / me promener et observer / les choses et les gens». Une jeune fille dans la neige, la dinde de son pusher ou une soirée dans un bar du Nevada, un poème sur les fautes de frappe et un autre sur les éternuements, l’aveu attristant du gars qui répare son système de son, ainsi que la dédicataire d’un poème érotique qui lui envoie, pour faire bonne mesure, l’os pénien d’un morse (avec photo à l’appui): rien n’échappe à Michel Garneau, ni à la poésie. Pour hétéroclite qu’apparaisse ce recueil, il m’est arrivé quelques fois, au fil de la lecture, de m’arrêter et de me dire qu’il y a là le meilleur poème que j’aie lu depuis longtemps.

Michel Van Schendel, quant à lui, offre avec Mille pas dans le jardin font aussi le tour du monde un recueil d’une profonde unité. «Mais il n’y a d’unité que du divers», annonce le poète en liminaire. C’est à travers le microcosme des objets du quotidien que se construit un vocabulaire élémentaire qui structure l’œuvre: une main, un mur, une porte, ou encore une feuille, un jardin, une rue, autour de quoi le monde s’anime et se constitue. Le poète interroge, dans une grande économie de moyens, notre rapport au monde et le lien entre le matériel et le spirituel. Aussi, si «mille pas dans le jardin font aussi le tour du monde», tout aussi simplement, «mille pas vers le monde / font un banc près de l’arbre». L’appropriation du réel est le motif dominant du recueil, et si celui qui voyage «ne trouve pas tout», il peut, à travers la poésie, explorer la diversité, dont Michel van Schendel fait la pierre d’assise de son projet artistique.

Pierre Nepveu fait son entrée dans la belle collection «Rétrospectives» de L’Hexagone. Le Sens du soleil rassemble tout son œuvre poétique, débuté en 1971 avec Voies rapides jusqu’à ses deux derniers recueils, Romans-Fleuves (1997) et Lignes aériennes (2002), qui lui ont valu chacun le Prix du Gouverneur général. Avec la publication de cette somme poétique, la figure du poète devrait s’ajouter à celle de l’essayiste de L’Écologie du réel et d’Intérieurs du nouveau monde, dont nous retrouvons ici bien des thèmes.

Peut-on imaginer objet poétique plus improbable que l’aéroport de Mirabel? L’auteur nous informe pourtant qu’il s’agit à la fois du catalyseur de son premier recueil et du sujet du dernier, liant ainsi son œuvre dans cette «boucle temporelle» dans laquelle le poète explore le choc entre la nature et l’urbanité envahissante. Comme dans ses essais, on y retrouve une attention particulière aux paysages et aux décors, et sur la manière de les habiter et d’y voyager. Ainsi, dans ces pages, il est abondamment question d’avions, bien sûr, mais aussi de routes, de voiture et de camions, d’exil et de souvenirs exotiques. Il s’agit justement de retracer cette «écologie» qui donne son titre à deux poèmes de Romans-Fleuves, où le monde extérieur n’est plus le sujet mais la métaphore de «toutes ces choses intérieures / par où la vie nous comble / où nous trahit».

Les poèmes de Nepveu se distinguent à la fois par la sensibilité aux signes du monde extérieur et par la qualité exceptionnelle de l’écriture. Le Sens du soleil demande une lecture patiente, de celles qu’exigent les grandes œuvres.

Bibliographie :
Un vol de ouananiches, Michel Garneau, Lanctôt, 211 p., 16,95 $
Mille pas dans le jardin font aussi le tour du monde, Michel van Schendel, L’Hexagone, coll. L’appel des mots, 208 p., 22,95 $
Le Sens du soleil. Poèmes 1969-2002, Pierre Nepveu, L’Hexagone, coll. Rétrospectives, 470 p., 32,95 $

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