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(Se) Cultiver en bord de mer

(Se) Cultiver en bord de mer

Par , publié le 03/06/2003
« L’été comme un enfant s’est installé sur mon dos. » Ce n’est pas moi qui le dis, mais ce bon vieux Ferré dont les chansons tournent sans arrêt sur le lecteur laser de Jake depuis une semaine, allez savoir pourquoi. Faut croire que les journées ne rallongent pas sans qu’augmente du même coup une certaine mélancolie.
Mais de quoi pourrait-on bien se plaindre, après avoir passé des semaines à réclamer cette saison de tous les abandons ? Ne devrait-on pas au contraire se féliciter d’avoir survécu à cet hiver interminable et funeste, au cours duquel on a certes redouté que le cow-boy fondamentaliste protestant qui préside aux destinées des États-Unis ne foute le feu à la planète entière ?

Je sais, j’ai une méchante tendance à voir la vie en noir, mon chum Jake ne cesse de me le reprocher. Je n’y peux rien : atavisme de nègre. Depuis des années, Michel Jacob (Jake, pour les potes !) et moi sommes voisins de palier dans une de ces anciennes manufactures du Mile-End reconverties en immeubles à appartements. Vu que nous gagnons tous deux notre croûte à la pige (lui comme photographe, moi comme journaliste), nous n’avons pas tardé à sympathiser et même à collaborer à quelques reprises sur des reportages pour des magazines qui ne payaient pas trop mal. Nous avions même parlé de remettre ça cet été, un magazine français m’ayant commandé un reportage illustré portant sur les divers festivals musicaux de l’été québécois. Du Festival d’été de Québec aux festivals de jazz de Montréal puis de Rimouski, en passant par le Festival de musique incroyable de Saint-Fortunat, le Festival de musique classique de Lanaudière… et le Festival de la bombarde de Saint-Glinglin tant qu’à faire, il y en a effectivement pour tous les goûts. Hélas, Jake m’a informé l’autre jour que je devrais en fin de compte me trouver un autre complice… Pour lui, ce serait repos total (ou presque) tout l’été…

— Tu sais ce que c’est, Marvin : j’ai pas pris de vacances depuis des siècles.
— Des siècles, vraiment? Ça alors, je ne te croyais pas si âgé…

Jake me tire la langue. J’enchaîne néanmoins.

— Mais t’es sérieux ? Je croyais que l’été était la saison la plus payante pour un photographe…
— J’ai plus l’âge de courir les mariages d’un bout à l’autre de la province ! Pour une fois que j’ai assez de réserves pour m’autoriser une pause bien méritée, je me retire dans mes terres jusqu’à la mi-août !

Une figure de style, s’entend. Comme moi, Jake a grandi en région — selon le mot cher aux « montréalocentristes ». Par « se retirer dans ses terres », il veut dire passer quelque temps chez ses vieux, près de Percé.

— Rends-toi utile, Marvin : « allume-nous » donc deux bières, pendant que je fais mes valises pour demain…

Impossible de ne pas sourire en entendant son expression fétiche. Je nous décapsule deux Corona bien frappées, glisse un quartier de lime dans chaque goulot.

Mon regard s’arrête sur la liste qui traîne sur le comptoir-lunch. Jake y a griffonné les titres d’une douzaine de livres, recommandés par Isabelle, notre libraire fétiche. Pour Jake, le repos total n’équivaut pas à l’arrêt complet des fonctions cérébrales, au contraire, mais à harmoniser ses lectures avec ses occupations estivales. L’air salin de sa Gaspésie natale, le vaste jardin à aménager de sa mère et sa propension à l’hédonisme ont guidé ses choix vers le rayon « Nature et vie », pour ainsi dire :

Aménagement paysager pour le Québec, Larry Hodgson & Judith Adam, Broquet
Les Oiseaux du Québec, Suzanne Brûlotte, Broquet
Cuisiner au barbecue, Matthew Drennan, Hachette
La Gaspésie : Ses paysages, son histoire, ses gens, ses attraits, Paul Laramée & Marie-José Auclair, Éditions de l’Homme
La Bible du potager, Edward Clarke Smith, Éditions de l’Homme
La Gastronomie en plein air, Odile Dumais, Québec Amérique
Le Guide des oiseaux du Québec et de l’Est de l’Amérique du Nord, Roger Tory Peterson, Broquet
Les Fruits du Québec : Histoire et tradition des douceurs, Paul-Louis Martin, Septentrion
Les Oiseaux et l’amour, Jean Léveillé, Éditions de l’Homme
Parc du Bois-de-Coulonge, Frédéric Smith, Fides, coll. Guide des jardins du Québec
Techniques de jardinage, Albert Mondor, Éditions de l’Homme
Un jardin en ville, Pierre-Alexandre Risser, Solar

Souvenirs d’Un homme et son péché : mentalement, j’additionne les prix de tous ces bouquins. Viande à chien, son hiver a été manifestement plus lucratif que je ne l’imaginais… !

— Tu comptes acheter et lire tout ça ?
— Oui et non. Je compte en offrir.
— Des bouquins sur les oiseaux et l’amour, des livres de recettes ? Hmmm, ça sent l’entreprise de séduction… Je la connais ?
— Ce que tu peux avoir l’esprit mal tourné, des fois. Je ne pense pas qu’à ÇA, moi. Les livres de cuisine et de jardinage, c’est pour moi. Pour qu’un jardin rivalise avec l’éden, il lui faut deux choses : une gueule d’enfer et un barbecue digne de ce nom, c’est-à-dire où l’on fera cuire autre chose que les traditionnels hot dogs et hamburgers…

— Arrête, tu me mets l’eau à la bouche ! Et les autres…
— Les autres, je les ramène à ma mère, dont tu connais la fascination pour les oiseaux. Et puis, y en a deux pour toi, aussi….
J’arque un sourcil, interloqué.
— Qu’est-ce qui me vaut l’honneur ?
— D’abord, j’ai pensé te donner l’album de Laramée et Auclair, pour t’inciter à me visiter, depuis le temps…
— Et l’autre ?
— Celui de Risser; comme ça, fleur de macadam, si jamais tu ne mets pas un pied hors de Montréal de tout l’été, tu sauras les plaisirs dont tu te prives et qui sont pourtant à ta portée…
Sacré Jake ! Je lève mon bock et nous trinquons aux doux vertiges que nous promet le soleil.
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