Quand l’amour fait (big) bang : par André Brochu (Lettres québécoises)

Une amoureuse trompée, la confrontation en différé des mères naturelle et adoptive, une mère tarée qui ferait détester l'amour et la vie : autant de figures de la femme, tantôt respectables, tantôt...

Cet article est d’abord paru dans la revue Lettres québécoises (n°117, printemps 2005).

Après Putain, Folle. Le titre suggère très bien que ce « récit » de Nelly Arcan s’attachera moins à raconter qu’à évoquer ; et que l’être humain — le sujet du vivre — importe plus que l’histoire qu’il vit. La fiction romanesque n’est pas de saison.

L’amoureuse

« Folle » est à la fois un substantif (comme « putain ») et un adjectif, aux contours indéfinis. Il désigne une condition autant qu’un caractère. Et cette condition n’est pas que sociale, elle est surtout existentielle. Ce qui fait le prix et la beauté des livres de Nelly Arcan c’est que, à travers une situation certainement scandaleuse, une vérité intérieure et profondément humaine atteint le lecteur.

La communication s’établit sans l’artifice d’une « histoire », par la mise en œuvre de thèmes, de motifs d’abord évoqués tous ensemble, puis repris peu à peu, chaque fois précisés, développés et finalement amenés à une incandescente transparence. C’était déjà le cas dans Putain, au style à la fois âpre et incantatoire ; ce l’est tout autant dans Folle, avec cette différence que le rapport aux autres est médiatisé par une présence qui est l’objet d’un amour immense, finalement trahi. L’amour fait son apparition dans l’œuvre d’Arcan avec ce grand jeune homme d’une beauté remarquable, un journaliste français attiré par la renommée de l’écrivaine (qui porte le nom de l’auteure et qui a publié le livre qu’on sait).

Il faut entendre « folle » dans les deux sens : folle d’amour, et détraquée ou, plus justement, « déréglée », selon l’expression de la narratrice. « Nelly » est minée par l’incertitude de soi, surtout face à la catastrophe pressentie de l’abandon. L’amour est ici avant tout désir, passion charnelle, mais il touche l’infini grâce à ce qui le solidarise avec les innombrables aspects du vécu.

Ainsi, les prédictions manquées de la tante aux tarots ou celles, d’un prophétisme biblique, du grand-père formidable, qui rejoignent les observations astronomiques du père de l’homme aimé, donnent une grande expansion aux mouvements d’âme de la narratrice.

Si tant est, bien sûr, que Nelly ait une âme : « […] j’ai compris ce soir-là que toute ma vie mon corps s’était déplacé sans mon âme qui n’était jamais vraiment sortie du néant d’où ma naissance m’avait tirée. » Pour de telles phrases, qui sont de purs joyaux et qui font vibrer toutes les harmoniques de la sensibilité actuelle, sur le fond d’une conscience aiguë de la tradition caduque (catholique), on accepte volontiers les passages brutaux où triomphe une sexualité de pure dépense, qu’aucun romantisme ne vient niaisement relever. L’infini se détermine à partir du corps, du jouir, l’amour se tait sur le reste. Le désespoir seul, d’une extrême cruauté, témoigne de l’âpreté d’une passion qui se refuse à toute sentimentalité.

La grandiose métaphore de la « Catastrophe du Fer » qui désigne l’éclatement des étoiles et leur transformation en novae, appliquée à l’amour de Nelly qui commence au bar Nova et qui aboutit au désastre, relève du grand art et confère au récit dans son ensemble une tonalité profondément poétique.

La mère et son double

À Nelly Arcan, on peut demander des leçons de vérité, de courage, de droiture aussi au sein d’un vécu qui comprend certainement de l’abjection. Mais, à côté de cela, il existe encore des œuvres qui accèdent à la plus grande humanité sans passer par le gâchis des mœurs contemporaines. Tel était le beau roman d’Andrée Dandurand, Sous la peau des arbres, et tel est aussi l’admirable petit livre de Linda Amyot, Ha Long. Curieusement, ces romans présentent en parallèle deux femmes, l’une de condition relativement aisée et l’autre, de condition modeste, et les deux finissent par se croiser à la fin du livre seulement. Dans Ha Long toutefois, la vie extérieure a une plus grande importance, et une intrigue plus articulée chapeaute la représention du réel. L’intériorité, qui était primordiale chez Dandurand, n’est pas absente, loin de là, mais elle est toujours liée à des circonstances ou des actions concrètes.

Il s’agit d’une histoire d’adoption. Élise, qui ne pourra jamais avoir d’enfant, soutenue par l’ardent amour de son mari, s’apprête à réaliser son grand rêve de devenir mère en adoptant une enfant vietnamienne. À l’autre bout du monde la mère naturelle, qu’on a dépossédée du fruit de ses amours pour des considérations d’honneur, cherche à ravoir la fille qu’elle a portée en son sein et qui a été remise à l’orphelinat. Finalement, Ai Van, abandonnée de son amant, consentira à laisser partir sa fille pour qu’elle connaisse une vie plus facile et plus heureuse que la sienne.

Ce résumé trop sommaire permet de voir ce qu’il y a, sans doute, d’un peu convenu dans cette histoire, qui aurait pu inspirer aussi bien un roman populaire ou mélodramatique. Or, l’intérêt considérable du livre tient à la concision du récit, servie par un style sobre et d’une remarquable efficacité. Les situations chargées d’humanité, loin de sombrer dans le bavardage ou la généralité, sont évoquées de façon aussi essentielle que celles du théâtre classique. Le volet vietnamien notamment, sans sombrer dans le pittoresque, présente une indéniable saveur de vérité locale. Le roman offre ainsi la forte densité de réel et d’émotion qui manque si souvent à la modernité, et une beauté, une rigueur de style qui sont absentes des fictions très référentielles.

Voilà donc un pur roman, aux antipodes de l’autofiction, et pourtant, l’alternance des monologues de la mère naturelle et de la mère adoptive n’est pas sans rappeler les techniques propres à la littérature personnelle. Ce n’est pas l’un des moindres aspects du tour de force qu’il représente. Témoignage et fiction s’y confondent d’étonnante façon.

L’émotion malgré tout

Tequila bang bang, de Germaine Dionne, aurait de quoi décourager maints lecteurs ou lectrices que rebutent la vulgarité et une certaine violence de sentiments. C’est l’amour entre mère et fille qui en prend pour son rhume ici. La vieille Madeleine Noël revient hanter inopinément l’existence de sa fille Emma après des années d’absence et lui fait subir des mauvais tours de sa façon. Le pire, c’est quand elle jette aux toilettes les cendres de son père. Or, dans l’enfer que la vie déréglée de la mère, ivrogne et coureuse, avait fait subir à son enfant, la figure du père avait représenté un peu d’amour et d’espoir, jusqu’à sa disparition. Pour se venger, Emma pousse le fauteuil roulant de la vieille jusque sur la plage et l’abandonne à la marée montante. La vieille sera découverte in extremis, mais mourra à l’hôpital.
La dureté des relations mère-fille serait insoutenable s’il n’y avait, chez Emma comme chez plusieurs des villageois qui l’entourent, une grande générosité d’émotion. Certes, le climat social est celui d’un village perdu de la Côte-Nord, élégamment qualifié de « trou du cul du monde ». Beuverie, coucherie sont les activités classiques auxquelles s’adonnent les membres de cette petite communauté dont le centre d’attraction est le bar Le Viking. Mais les divers personnages qui surgissent au fil du récit sont magnifiquement dessinés, avec leurs aspects pittoresques, mais, aussi, leur complexité. Et l’habile dispositif romanesque fait que le drame central, concernant Emma et sa mère, est précisé petit à petit tout en embrassant, en quelque sorte, le drame de cette communauté livrée à l’ennui et à ses instincts que n’endigue plus la religion.

Le récit est généralement confié à Emma, mais il l’est aussi de temps en temps à divers comparses, ce qui permet une diversité de tons et de points de vue. À cet égard, il est bon de remarquer que même la vieille madame Noël, telle qu’elle est décrite par le propriétaire du bar, Thierry, un « maudit Français », manifeste des côtés attachants : « Bref, de voir surgir une blondasse de soixante-dix balais, limite vulgaire et sac à vin sur les bords… ça m’a perturbé un moment. Mais, au final, elle est tellement poilante, madame Noël, tellement ouverte et humaine que j’ai fini par craquer. »

Le lecteur fera sans doute de même, devant ce roman aussi mal embouché que riche de vérité humaine.

Bibliographie :
Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, 2004, 208 p., 29,95 $.
Linda Amyot, Ha Long, Montréal, Leméac, 2004, 128 p., 14,95 $.
Germaine Dionne, Tequila Bang Bang, Montréal, Boréal, 2004, 136 p., 17,95 $.

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