Parler de réalisme magique en sol québécois est une entreprise périlleuse. C’est remettre en doute les définitions restreintes du réalisme magique. C’est refuser les théories qui le considèrent comme un mode d’expression réservé aux écrivains latino-américains ou comme la prérogative de ses foyers d’origine européens. C’est aussi avancer que le réalisme magique a bel et bien fait son chemin jusqu’au Québec à une époque précise et que son apparition, bien que passée sous silence, n’a rien d’anodin.

« L’art nous aura été un maître bien plus important que l’histoire, et moins équivoque. »
– Pierre Vadeboncœur

Décennie 60-70, Québec. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et à l’aube de la Révolution tranquille, la production littéraire québécoise est en pleine ébullition. Les écrivaines s’emparent décisivement de la plume, les romans pullulent et quelque 400 recueils de poésie paraissent au cours des années 60. Le Québec force ses pentures rouillées et s’ouvre enfin au grouillement du monde, à sa modernité, aux mouvements politiques qui s’y entrechoquent. On assiste à la libération progressive des mœurs en Occident. Les discours américains sur la démocratie et les droits civiques se font entendre. La révolution cubaine fait rage et les conflits armés algériens, irlandais et indochinois éclatent.

Comme quoi le syndrome du voisin gonflable peut parfois avoir ses bénéfices, ce pot-au-feu bouillonnant a une ascendance sur l’imaginaire québécois. Rien d’étonnant. Les Québécois portent maintenant le désir de rattraper leur retard historique, de se défaire du joug de l’autorité religieuse et d’accéder à une liberté trop longtemps reléguée à la poussière. Le Québec marche vers la modernité, et les arts, dont la littérature, doivent mener le pas. À l’époque, les critiques littéraires, dont Gilles Marcotte, Jean Éthier-Blais et Pierre de Grandpré expriment leur impatience de voir advenir un âge d’or du roman québécois. Cet âge d’or produirait des chefs-d’œuvre qui sauraient exprimer l’épanouissement du peuple québécois, qui traduiraient, du même pas, son désir neuf de souveraineté.

C’est à ce moment que le réalisme magique se profile dans les livres québécois, contre toute attente. En 1965, Marie-Claire Blais publie Une saison dans la vie d’Emmanuel, un roman à l’aura candide et fantastique pour lequel elle obtient le prix Médicis. Michel Tremblay amorce sa carrière d’écrivain en 1966. Il propose aux lecteurs québécois un recueil de nouvelles inusitées intitulé Contes pour buveurs attardés. Ses brèves histoires accordent une place capitale au merveilleux sans pourtant répondre aux caractéristiques du fantastique conventionnel. Deux ans plus tard, Réjean Ducharme, l’écrivain invisible, publie un premier roman chez Gallimard. L’Océantume est qualifié d’épopée enfantine, de conte baroque ou grotesque. Sa part de merveilleux, quoiqu’évidente, ne fait cependant l’objet d’aucune analyse soutenue. Alors que les activités du Front de libération du Québec sont à leur point culminant, Jacques Ferron fait paraître aux Éditions du Jour, en mars 1970, L’amélanchier. La narratrice du roman, Tinamer de Portanqueu, y fait le récit de son enfance passée dans le jardin familial, un lieu sans contrainte où le magique surgit sans cesse. En 1976, l’Académie française couronne Anne Hébert du prix Roland de Jouvenel pour Les enfants du sabbat, un roman trouble de dévotion spirituelle poussée à l’extrême, de sorcières, de messes noires qui hantent une trame de fond pourtant réaliste.

Autant d’histoires truffées de merveilleux qui correspondent aux impératifs du réalisme magique. Autant d’occurrences d’œuvres qui n’ont pas été envisagées sous la loupe réaliste magique, mais qui auraient toute la pertinence de l’être. Et, à dire vrai, ces œuvres ne sont pas même considérées, à l’époque, sous une loupe tout à fait complaisante. C’est qu’à l’époque, leur parution est une déception pour plusieurs critiques littéraires. Les auteurs de la Révolution tranquille devaient composer des romans d’apprentissage à la prose limpide ou des récits réalistes peignant une fresque sociale. Les critiques attendaient un grand roman, un grand texte de la Révolution tranquille. Un discours fondateur dense, touffu, politique et, surtout, farouchement ancré dans le réel et le sol québécois. Un texte qui incarnerait la maturité nouvellement acquise du Québec et qui participerait à l’édification du projet national. Leur est servi en retour un lot de livres qui fuient le réel ou, à tout le moins, refusent de l’aborder sans une touche d’étrange.

Ils mettent en scène un territoire incertain, qui porte le nom de nos villes, nos villages et nos cours d’eau, mais qu’on ne reconnaît pas. Leurs personnages sont des bambins, des fous, des êtres brisés, des exilés, des extravagants. Ces mêmes personnages sont englués dans une trame narrative à la limite du réel et de l’irréel, qui ne réverbère pas l’actualité politique. Des experts y ont vu un signe d’immaturité, une incapacité de la littérature québécoise à exister. N’était-ce pas le présage d’un échec cuisant? Comment une période charnière valorisant l’accomplissement, la prise de parole et de pouvoir avait-elle pu être la niche d’une littérature de l’irréel? Pourquoi nos écrivains refusaient-ils de s’engager, consciemment ou non, dans la marche de leur pays vers la modernité? Il va sans dire que cet amour pour les excroissances, les feux follets et l’étrange ne répondait pas aux attentes de plusieurs.

Mais renversons, l’instant d’un court article, la lecture négative faite par leurs pourfendeurs. Les livres de la Révolution tranquille ont été, malgré tout, abondamment lus et primés. Ils sont, aujourd’hui encore, célébrés, achetés dans les librairies et découverts parmi les rayons des bibliothèques. Ils sont inventés à nouveau sur les planches des salles de théâtre. Ils sont allègrement examinés et commentés par des étudiants du secondaire, du cégep et de l’université. Et s’ils ont déçu des attentes à l’époque de leur parution en s’éloignant d’une destinée politique, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, ils sont abondamment lus, commentés et aimés. Tout cela, peut-être justement, parce qu’ils portaient la marque du réalisme magique.

Qu’est-ce que le réalisme magique, après tout, si ce n’est le triomphe de l’imaginaire sur une réalité qui déçoit? Le réalisme magique, c’est l’histoire que nous nous faisons de ce que nous voulons qu’il nous arrive. En l’utilisant, les écrivains de la Révolution tranquille pouvaient faire du Québec une terre d’infinies possibilités. Sous leur plume, l’Histoire n’est plus un héritage imposé qu’il nous faut endiguer ou encenser. L’Histoire, au contraire, est un récit à inventer. Aucune politique, dans les écrits de Ducharme, Blais ou Hébert ne réduit le Québec à une colonie, aucune idéologie ne le soumet à ses mécanismes, aucune contrainte géographique ne l’empêche de se faire le centre de la civilisation. Si ces écrivains utilisent le réalisme magique pour faire du Saint-Laurent la source de toutes les mers, soit. Si le folklore canadien-français doit se perdre dans les récits mythiques de l’Antiquité pour en devenir le père, tant mieux. À l’époque de la Révolution tranquille, la fuite vers l’imaginaire n’est pas une démission, mais une proposition, une invitation à rêver notre Pays autrement, à nous en approprier les frontières, à en revendiquer l’histoire et à en définir l’avenir. Le réalisme magique permet de raconter le Québec sans faire d’emprunt aux récits européens.

Désormais, la production littéraire québécoise est abondante et plurielle. On peut y remarquer, depuis quelques années, une recrudescence du réalisme magique. Les genres ne contraignent plus autant l’élan artistique des auteurs. Les récits sont multiformes, éclatés et grouillent de merveilles. Les livres d’auteurs autochtones nous proposent une façon nouvelle d’appréhender le monde hors de notre lunette cartésienne. En déambulant dans les allées des librairies, on découvre, plus que jamais, des fictions qui anticipent le réel comme un monde de possibilités dynamique et ouvert, rempli de contradictions, de mystères et, surtout, de magie.

Dehors, l’hiver bat son plein et une pandémie gronde à nos portes, semant sur son chemin solitude et peur. Le quotidien prend des allures cauchemardesques et semble parfois plus fictif que la fiction elle-même. Tous nos repères paraissent désormais incertains et chancelants. Dans de telles conditions, le retour en force du réalisme magique n’est pas surprenant. Sa présence est réconfortante parce que sa parole est libre et permet la réécriture de ce qui cloche. Aussi, sa présence acharnée prouve qu’il n’est véritablement l’apanage d’aucune culture et d’aucune époque. Elle prouve, enfin, que le réalisme magique a sa place partout où la réalité fait défaut. Le choix de se prêter au jeu de sa lecture, cependant, demeure entre les mains des lecteurs. À eux de choisir le flottement aux dépens du sol ferme et l’intuition au détriment de la rationalité. À eux d’accepter le pacte de ne pas y voir toujours clair et d’y prendre plaisir.

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