Martine Desjardins: Esprit des lieux, es-tu là?

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Au bout du fil, une voix douce, discrète, presque craintive. On devine Martine timide, cachée derrière ses phrases, pourtant si belles couchées sur le papier. Peu encline à disserter à propos de l'étonnant florilège de symboles qui transpire des pages de L'Évocation, son troisième roman, Desjardins préfère laisser ses mots parler pour elle.

Parce qu’elle est tissée avec soin et qu’elle mûrit avec l’âge, son œuvre aux sombres racines pourrait renvoyer, dans les mots de Desjardins, un reflet élégant de «ce qui se cache dans la lumière». En nous emportant dans un bien sombre lieu où vacillent les frontières entre notre pays et celui des légendes, une terre de sel où fleurit l’amertume et où s’amourachent les fluviennes et les hommes, Desjardins offre à la littérature québécoise un de ses grands romans gothiques contemporains. Flattée de la comparaison, celle qui avoue son affection pour Peake (auteur du monumental Gormenghast) et Dickens (qu’elle lit présentement) se réfugie derrière quelques remerciements et relance la discussion sur l’importance de l’image : «Nous vivons dans un monde où les images sont prédominantes, mais où elles sont complètement vidées de leur sens. Tout ce qu’elles disent, c’est « Achetez-moi ». C’est aux créateurs d’y « ré-infuser » un peu de sens, d’atmosphère et un peu culture.»

Il est vrai que dans un roman comme L’Évocation, c’est la richesse des lieux qui envoûte avant tout. Déjà, le portail ornant la couverture, un détail de l’Entrée du cimetière du peintre Caspar David Friedrich, évoque l’idée que derrière ces grilles se terrent les pires secrets, les jalousies les plus amères et les plus morbides légendes. Et le plus surprenant dans tout ce baroquisme dont on pourrait (à tort) appréhender la lourdeur, c’est que L’Évocation trace son territoire en marge de celui du fantastique sans jamais y plonger. Par ailleurs, Desjardins considère que son livre n’a pas grand-chose à voir avec le roman historique : «Ce serait un roman géographique, plutôt», précise-t-elle. Martine Desjardins accorde à l’évocation de l’esprit des lieux une part importante de l’écriture d’un roman : «J’ai besoin de d’abord trouver un lieu où je vais être bien. Une fois que le décor est placé, les personnages peuvent apparaître dans toute leur imprévisibilité et fonctionnent ainsi de façon autonome. […] Le roman réaliste ne m’attire pas du tout. Quand j’ouvre un livre, je veux être capable de traverser le miroir. J’essaie de créer des univers qui ressemblent au nôtre, mais où les règles sont inversées, où les personnages répondent plus aux exigences du symbolisme que de la psychologie humaine.»

Terre salée

Ce pont entre la symbolique et la psyché de personnages, c’est le sel. Car toutes les destinées qui se croisent dans L’Évocation ont, d’une manière ou d’une autre, à voir avec ce précieux or blanc qui se terre dans les entrailles du domaine d’Armagh, qui est à l’origine de la fortune du contre-amiral McEvoy. Mais pour sa fille Lily, qui a hérité du domaine depuis une décennie, on peut dire, en cédant certes à un jeu de mots facile, que la facture de l’héritage familial est salée.

Nous sommes en 1801, à Armagh, en aval de Québec. C’est dans ce lieu clair-obscur que rôdent les rumeurs selon laquelle la mère de Lily aurait été une fluvienne, créature maléfique attirant vers elle une marée de marins noyés. Dans un effort de Lily pour exorciser son passé, cette dernière invite à souper Maître Anselme, l’artisan sculpteur qui a réalisé un fantastique monument funéraire pour ses parents. La table est mise pour un repas «où les salières sont pleines et les verres, vides». Entourée de deux servantes, Lily attend l’heure, tandis que le lecteur est transporté au fil d’une narration adroite dans les souvenirs amers comme autant de réponses à la rancune qui explique la rencontre entre le sculpteur et la jeune femme.

Bien que Martine Desjardins ait emprunté aux ambiances du roman gothique, elle a su dépouiller son texte d’artifices clinquants afin d’y ajouter une touche bien personnelle. Ici, peu de spectres, sauf peut-être ceux qui errent entre les pages couvertes d’une prose que l’on dirait parfois elle-même hantée par des personnages forts. On songe, par exemple, à ces deux servantes qui aident à la préparation du repas en croquant du sucre, véritable rayon de lumière dans une maison où tout semble porter la trace du sel, ou à ces banshees, des esprits féminins annonçant la mort du père. Ces créatures, vestiges d’une Irlande laissée derrière par le paternel, sont toutefois autant d’éléments surnaturels. Selon Desjardins, qui nous a tour à tour décrit la face cachée des sciences dans un patelin de Nouvelle-Écosse justement nommé Blackhole (Le Cercle de Clara) et les horreurs de la Première Guerre mondiale (L’Élu du hasard), cet aspect fantastique est un élément clé de L’Évocation : «C’est quelque chose auquel je n’avais pas touché. Je crois que c’est Québec qui m’a inspiré cela, le fait qu’on ait un peu perdu contact avec notre folklore aussi.»

Jonglant habilement avec la riche symbolique du sel après s’être inspirée, entre autres, de la lecture d’un livre sur le sujet que son mari possédait, l’auteure demeure consciente qu’elle a joué la carte du symbolisme et que, ce faisant, plusieurs lecteurs iront de leurs propres interprétations :
« Je cherchais à illustrer deux connotations importantes du sel, explique Martine Desjardins. Celle du mythe de la femme de Loth qui a été transformée en statue de sel lorsqu’elle s’est retournée en quittant Sodome, et que j’ai toujours lu comme un avertissement face aux dangers de la nostalgie. La deuxième, c’est la condamnation des prisonniers au travail dans les mines de sel. » La dureté du sel et sa faculté de conservation peuvent aussi évoquer la rancune et les regrets. Mais le sel corrode aussi les consciences comme la nature car il n’est pas, malgré tout, éternel. On le voit, les interprétations sont nombreuses, ce qui prouve, au final, que Desjardins nous gratifie d’un roman aux ramifications complexes, comme autant de galeries d’une mine où la révélation attend d’être offerte à la lumière du jour.

Révélation, ce pourrait aussi avoir été le titre cette Évocation, véritable bijou de la part d’une écrivaine aussi discrète que douée.

Bibliographie :
L’Évocation, Leméac, 169 p., 19,95 $
L’Élu du hasard, Leméac, 159 p., 20,95 $
Le Cercle de Clara, Bibliothèque québécoise, 199 p., 9,95 $

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