Marie-Hélène Poitras et un Griffintown 2.0

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La littérature et le voyage entretiennent des liens étroits : est-ce la littérature qui appelle le voyage ou le voyage qui appelle la littérature? Qui n’a pas acheté un roman en prévision d’un voyage ou n’a pas trouvé sa destination en lisant tel livre ou tel écrivain? Pour ma part, étant très casanier, j’aime particulièrement les livres qui m’amènent près de chez moi; j’aime qu’on me dépayse en me parlant de lieux connus, visités, foulés. Cela me permet d’entrer en contact de manière plus intime avec l’écrivain et l’œuvre, comme si les mots inscrits sur la page possédaient une étrange profondeur.

J’ai pu voyager de la sorte en lisant le dernier roman de Marie-Hélène Poitras, Griffintown. Ce roman, des mots de Poitras elle-même, emprunte délibérément aux westerns spaghettis hollywoodiens, le teintant d’une saveur peu exploitée en littérature québécoise. Il contient donc tous les clichés que comporte ce genre (les chevaux, la violence, les bons, les méchants, l’or, l’ouest, etc.), et prend place dans un Far Ouest inventé, le quartier Griffintown de Montréal. Elle nous présente le monde des calèches et de ses conducteurs, cette tribu de « jacks épouvantables » (Godin, Sarzènes), qui font visiter le Vieux-Montréal aux touristes et rentrent au soleil tombant à Griffintown : « Vers 16 h, tout ce beau monde prend le chemin du retour. La lumière mielleuse de fin d’après-midi perce la demi-pénombre de l’écurie […]. Ce jour-là, quelqu’un a réussi à syntoniser une station de radio qui joue clairement, […] Hank Williams, Leadbelly, Patsy Cline […]. Les écouter une main posée sur l’épaule d’un cheval en tenant de l’autre une bière glacée, usé par le soleil et encrassé par la poussière de Griffintown, réactive le sens premier de toutes ces musiques ouvrant l’horizon de ceux qui triment dur. » Les personnages, aussi clichés que la trame, sont peints et présentés en type : Billy le dernier Irlandais, Marie la Rose au cou cassé, Evan l’homme qui a croisé un Wendigo, le Rôdeur, Ceux de la ville, les hommes à chapeaux noirs, etc.

Dès l’incipit du roman, Griffintown apparaît comme une ville dans une ville, hors du monde, univers clos ayant ses propres lois et frontières : « Le jour se lève sur Griffintown après le temps de survivance, les mois de neige et de dormance. Un soleil précaire pointe à l’est. Sur l’horizon se profile un paysage désolé, traversé de collines de rouille où subsiste, par strates et dans un silence condamné, toute une génération d’objets obsolètes : enjoliveurs dépareillés, chaînes de vélo rompues, plaques de tôle gondolées. » Jamais n’est évoquée la grande ville de Montréal, qui, nous dit l’écrivaine dans ces mêmes lignes, reste insensible à Griffintown et à ses malheurs : « Au loin se dresse la montagne royale, coiffée d’une croix, insensible aux doléances des arbres étirant vers elle leurs bras décharnés comme des indigents dans l’attente de la manne. » Cette opposition entre Griffintown et Montréal perdure dans toute l’œuvre, comme si l’écrivaine voulait redonner l’importance de ce quartier historique dans la fondation de la métropole : « Derrière les eaux cendrées du canal et les collines roussies se déploie la ville, ses gratte-ciel, son agitation, un avion dans le ciel, l’éclosion des promesses du nouveau millénaire, la vie moderne qui bat tout autour avec force et fracas. Rien de tout cela n’est encore parvenu à l’ouest. » Mais la grande ville gagne finalement la confrontation puisqu’on apprend à la fin du roman que les fonctionnaires de la ville, (ceux de la ville), qui tentent de concrétiser le projet de condos à Griffintown depuis longtemps et qui ne peuvent le faire en raison des cochers et de leur écurie, mettent le feu à la vieille bâtisse avec l’aide de la mafia, les hommes à chapeaux noirs.

Avant  de connaître le Griffintown de Marie-Hélène Poitras, j’ai marché dans ce quartier de Montréal. De par sa situation géographique, Griffintown a été dans le passé le berceau de la vie industrielle montréalaise. Situé au sud-ouest de l’île, il a bénéficié de la construction du canal de Lachine entre 1821 et 1824 et de son agrandissement entre 1843 et 1848, alors principal moyen de débarquement de marchandises venant par bateaux. De nombreuses industries s’y sont implantées au fil du temps, attirant la large part des immigrants irlandais qui profitaient du boom industriel, mais vivaient dans d’atroces conditions. À la même époque, l’arrivée du chemin de fer consolida les acquis industriels du quartier. Jusqu’aux années 1960, il réussit tant bien que mal à conserver son visage prolétaire, malgré les incendies, les inondations et le ralentissement des activités industrielles. Mais la construction de l’autoroute Bonaventure dans les années 1960 mit fin une fois pour toutes à la prospérité en déclin de Griffintown qui vit nombre de ses habitants expulsés par son réaménagement. Il se retrouve aujourd’hui, encore une fois, à la croisée des chemins puisqu’a commencé la construction d’immenses tours de condos qui vise à le revitaliser, ce que plusieurs groupes de citoyens dénoncent. Dans son plus récent livre, Les dessous du printemps étudiants. La relation trouble des Québécois à l’histoire, à l’éducation et au territoire, l’urbanisteGérard Beaudet cite le projet en cours à Griffintown comme l’un des mauvais exemples de gestion du patrimoine urbain : « Griffintown dont la « reconquête » se fait sans plan d’ensemble, à la petite semaine et à la faveur de négociations pilotées par les responsables du développement économique de la Ville de Montréal. »

L’un des tours de force de Poitras dans le roman est cette invitation à la conquête de Griffintown, soumis à la vision urbanistique monologique de la ville de Montréal. La métaphore du Far Ouest prend ici tout son sens : comme dans les bons vieux westerns, l’espace à conquérir est abandonné par les élus à la rapacité des plus nantis et des plus forts. La citation en exergue du roman participe également de cette volonté de conquête de l’espace, tirée de l’œuvre de Cormac McCarthy, De si jolis chevaux, écrivain maître dans l’imaginaire eschatologique des cowboys. Dans Griffintown, l’écrivaine mobilise cet imaginaire de fin du monde (les descriptions de Griffintown rappellent constamment l’état de délabrement qui y règne), mais insiste surtout sur l’histoire du quartier, voulant montrer qu’il s’agit d’un espace à conserver et à s’approprier avant qu’il ne soit trop tard. Elle évoque par exemple le Horse Palace, toujours debout aujourd’hui, ancienne écurie de Leo Leonard,  et elle se lance dans la description de l’héritage irlandais de Griffintown : « La légende voulait que sous le grand magasin à rayons aient subsisté les traces d’un ancien village irlandais, rasé l’année de sa naissance, en 1964. […] À Windmill Point, non loin de la vieille gare, quatre ou cinq mille Irlandais avaient été placés en quarantaine au mitan du dix-neuvième siècle en raison d’une épidémie de typhus. » Le poids de l’histoire de Griffintown nous est ainsi constamment rappelé dans le roman, jusqu’aux personnages qui en ressentent les effets : « En repassant devant les anciennes écuries de Leo Leonard, il s’arrête un moment. Puis il retire ses chaussettes, pose le pied sur les pierres humides bien visibles sous l’asphalte usé. Des pierres qui ont fait le voyage jusqu’à Griffintown dans les navires marchands français venus quérir des fourrures et qui voulaient éviter de naviguer allèges sur une mer incertaine. Autrefois, un tramway passait par ici. » L’intention de Poitras dans ces lignes est manifeste : elle nous invite à ressentir les lieux comme Griffintown avec notre corps, à les investir en allant s’y promener afin de comprendre pourquoi il faut les préserver et les imaginer autrement. En lisant Griffintown et en visitant le quartier, j’ai pu m’imaginer une réalité totalement à l’opposé de ce que les élus nous proposent malheureusement trop souvent : un endroit où l’on ressent le poids du passé à chaque pas, donc où sont préservés les acquis architecturaux, mais également où sont construit des habitations plus modestes bien intégrées à la trame urbaine : des coopératives d’habitations, des écoles, des parcs, et pourquoi pas, des écuries.

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