Les souterrains

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En novembre 2005 se tenait à Montréal la quatrième édition d'Expozine, le salon des fanzines, bandes dessinées et des petits éditeurs. Événement sympathique et bigarré à échelle humaine, autant francophone qu'anglophone, il est rapidement devenu le rendez-vous de tous ceux qui aiment lire et faire lire autre chose, des auteurs qui commencent une carrière comme de ceux qui tentent d'en éviter une. Petit tour sélectif entre les tables.

Delirium pataphysique
C’est bon signe: les éditions Marchand de feuilles se passent maintenant de présentation. Le succès d’auteures comme Suzanne Myre (Nouvelles d’autres mères) et de son éditrice Mélanie Vincelette (Petites nouvelles orientales) a assuré la renommée de cette maison qui cherche à offrir une «alternative culturelle à l’hégémonie courante». Deux recueils paraissent hors collection, dont Lubiak de Julien Dupuis, un beau volume à la conception graphique soignée et à la mise en page élégante. Et sous la couverture se cache une déflagration.

Fantaisie placée à l’aune du «delirium pataphysique» de l’Oulipo et du surréalisme, Lubiak est un livre éclaté et déroutant, à l’imaginaire partagé entre les références québécoises («Radio-Canadien toi-même!») et celles de «Freak Street, Katmandu». Le poète se moque de l’actualité, des savoirs inutiles et de l’ordre du monde, pour lui aussi affirmer sa liberté face aux autorités qui pourraient le brider: «enfant / ai protesté à vos toges en dogmes / juges qui voyez la vérité de travers». L’écriture est audacieuse, mélangeant les registres et les références, s’appuyant sur un catalogue d’images hétéroclites qui amuse et surprend. Il en résulte une farce carnavalesque à l’ironie démente dont il faut peut-être conclure, avec ce «postlude»: «J’ai tant halluciné! Longue vie à cette aventure littéraire!».

Au fond de l’archeville
Les Poètes de Brousse se font entendre depuis 1997. Alors collection de la maison Les intouchables, ils sont dorénavant, sous la gouverne des poètes-éditeurs Kim Doré et Jean-François Poupart, une maison autonome qui publie une «poésie à risque, hallucinée, marginale, mordante». Ils offrent Après le déluge, de Maxime Catellier, animateur, sur Internet, de l’excellent blog «L’Internat Fichuationniste».

Profondément influencé par le surréalisme (le livre est dédié à Mimi Parent), le poète se situe dès l’abord dans «l’envers du monde»: «au terrible physique nous assénons foi / monde épars où jure / à la fois l’enzyme ajourée / que du rêve entre l’enclume / où coup porté un mur s’enlise». Le poète revendique un onirisme luxuriant auquel se conjugue une certaine force érotique: «filles du tonnerre alambic de l’âme / rêvez l’amour sous les corps débandés». On y suit la découverte et la prise de possession du monde à travers le corps et l’écriture: «défonce le premier cette rose ignorance / en vers tu l’ensemences ou la draves».

La dernière partie du recueil, «Saint-Rouge», est l’hommage du poète à un autre poète, Louis Geoffroy, auteur, entre autres, d’Empire State Coca Blues. Héros de la contre-culture, fin connaisseur de jazz, Geoffroy est mort dans l’incendie de son appartement, rue de Bullion, en 1977, «dans la bataille entre les derniers feux / de l’utopie et du désenchantement simple». Lamento éthylique, célébration ambiguë de l’urbanité et d’un projet politique qui consiste à élargir les parts de liberté, d’amour et du rêve contre la platitude du réel, le «Saint-Rouge» de Catellier est une exploration des thèmes qui le relient à Geoffroy, télescopant dans une «phrase sans fin» ces deux événements que sont le moment de l’écriture et la nuit tragique de 1977. L’écriture est maîtrisée, toute en enjambements, et le choc des images contraste avec la régularité des vers et des strophes. Le livre de Catellier est une perle rare.

Une double ration de sang
Fondée en 2003, Mémoire d’encrier est une maison d’édition qui «propose un catalogue diversifié qui entend créer des ponts entre les cultures et les imaginaires du Nord et du Sud» et fait la promotion des auteurs francophones et migrants. Une librairie, sise rue Bourgeoys, à Montréal, prolonge ce mandat en offrant les littératures du Sud, de l’Afrique, des Caraïbes, des Amériques noires et de la diaspora du Québec et du Canada.

Serge Lamothe est un auteur tout à fait québécois, qui présente son premier recueil, Tu n’as que ce sang, une poésie narrative imaginée pour être revendiquée par un des personnages de sa trilogie romanesque (qui comprend La Longue Portée et La Tierce Personne, parus à L’instant même). Deux personnages regardent s’avancer la «Nuit du destin», image du trouble intérieur qui ravage la protagoniste: «Dans ce rêve / nous ne rêvons pas»; au bout de ce sang unique, «noir d’épuisements et d’outrages», elle se voit «descendre / là / d’où rien ne monte». L’excès et la violence intérieure se déploient avec une belle économie de moyens, une rythmique soignée et des vers brefs, où les mots se détachent et reviennent aux sentiments premiers. Le livre se termine sur une note énigmatique, où la mort est transformée en grossesse pour laisser découvrir, «dans les ventres enflés de vermine la meilleure part».

D’autres continents
Le lézard amoureux, apparu sur la scène littéraire en 2005, s’est donné la mission de «rincer l’espace allant des bronches au tympan», rien de moins! Fondée par Guy Champagne, directeur des éditions Nota bene et Thierry Bissonnette, poète, la maison, «conçue telle une microbrasserie littéraire», publie de la poésie et d’autres genres apparentés. On y relève notamment un «conte philosophique» de Gaétan Soucy et les Mexiquatrains de José Acquelin, qui absorbent «les êtres et les choses pour nous les rendre dans un tableau poétique saisissant d’actualité et de questionnements».

Enfin, il y a bien d’autres maisons d’édition qui travaillent dans les marges de la littérature et publient des ouvrages souvent surprenants. Quoi de mieux que d’inciter le lecteur à la curiosité? Ce dernier pourra peut-être trouver, nichés dans le rayon poésie, les livres de L’Oie de Cravan (Myriam et le loup de Myriam Cliche), ou encore ceux des Éditions Rodrigol et du Quartanier (notamment son excellente revue), deux maisons qui n’ont pas de distributeur officiel, mais qui publient des titres fort intéressants et atypiques. Les plus chanceux mettront peut-être la main sur la revue Ectropion, à laquelle participent plusieurs jeunes auteurs qui publient également sur Internet, ou encore sur le quatrième numéro de La Conspiration dépressionniste, disponible notamment chez Zone Libre à Montréal et Pantoute à Québec.

Bibliographie :
Lubiak, Julien Dupuis, Marchand de feuilles, 106 p., 12,95 $
Après le déluge, Maxime Cattelier, Poètes de brousse, 83 p., 15 $
Tu n’as que ce sang, Serge Lamothe, Mémoire d’encrier, 76 p., 15 $
Mexiquatrains, José Acquelin, Le lézard amoureux, 60 p., 12,95 $
Myriam et le loup, Myriam Cliche, L’Oie de Cravan, 50 p., 14 $

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