Articles

Littérature québécoise

exclusif au web
Les mythes, ma thématique

Les mythes, ma thématique

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 02/09/2005
Souvent malmenés par des lectures abusives qui les forcent à jouer le rôle de symboles à dictionnaire, les mythes sont d’abord et avant tout des histoires — il est navrant de devoir le rappeler. S’ils ont le malheur, aujourd’hui, d’intriguer certains penseurs à la mode, qui croient réinventer la roue en tirant des poubelles de la théorie l’ancienne critique, leurs vrais connaisseurs les racontent et les bouleversent comme peuvent se le permettre les commères de villages avec les ragots. L’homme qui voulait boire la mer de Pan Bouyoucas et le Prométhée d’Emmanuel Aquin classent leurs auteurs parmi ces archéologues de la fiction.
L’homme qui voulait boire la mer, Pan Bouyoucas

Anna Pourquoi revisitait tous les possibles de l’aveuglement, de la passion amoureuse à l’incompréhension. Des personnages aussi forts que la dévouée Nicoletta, la butée Véroniki et le pauvre Maximos, en 109 pages? Que cette bombe tragique ait mérité plus tôt cette année le Prix littéraire des collégiens est un argument de plus à lancer à la gueule des promoteurs de la littérature-que-les-gens-veulent. Car s’il s’agit d’un choix du public, et a fortiori d’un jeune public, il s’effectue à partir d’une sélection de critiques littéraires aguerris. De l’élite, que ça nous plaise ou non... Mais parlons plutôt du livre!

À part un chauffeur de taxi haïtien, y a-t-il plus cliché qu’un restaurateur grec? Lukas, le héros homérique de L’homme qui voulait boire la mer pratique pourtant ce noble métier dans la métropole québécoise, et son restaurant, Thalassa, a la cote. Lukas approche la soixantaine. Il aime sa femme, Yolanda, qui le lui rend bien, et ce beau bonhomme qui plaît encore aux dames sera bientôt grand-père. Tout baigne dans l’huile d’olives? L’événement perturbateur du récit est aux aguets: comme un voleur, il attend la nuit pour violer la quiétude de Lukas. Trois fois, apprenait-on, la belle Zéphira avait fait battre le cœur de l’homme. Les deux premières occasions se sont passées dans la réalité. La dernière rencontre survient tandis que Lukas sommeille. Comme il se rêve cueillant des herbes sur l’une des grèves de Léros, son île natale, déjà connue des lecteurs de L’autre et d’Anna Pourquoi, un dauphin s’échoue, puis, ce n’est plus un dauphin mais Zéphira, alias l’Amazone. Elle a toujours, aux yeux du rêveur, les dix-sept ans du soir où il l’avait laissée en rade, l’idiot.

Lukas, tout de joie de vivre et d’appétit, devient taciturne. À revoir cette ancienne flamme à la chevelure noire et bouclée, sa mémoire a survolé à rebours les quarante années qui les sépare. Qu’est-elle donc devenue? Lukas fait ce qu’il n’a jamais fait depuis qu’il a traversé la mer vineuse pour s’enraciner au royaume du calcium. Il téléphone. Au bout du fil, le pope de l’île, un vieux chum d’école. Je vous le passe:

«-Bien sûr que je me souviens de l’Amazone, dit-il. J’ai fantasmé sur elle jusqu’à ce qu’on me fasse mon pontage.
-T’envoie-t-elle de l’argent pour que tu célèbres une messe à la mémoire de ses parents?
-Bien plus souvent que toi.
-Alors tu as son adresse.
-Elle m’envoyait toujours un billet de cinq dollars. C’est tout ce dont je me souviens.
-Tu veux dire qu’elle a cessé de t’en envoyer?
-Je n’ai rien reçu l’an dernier.
-Quel genre de dollars c’était? Canadiens? Américains? Australiens?
-Du genre que tu n’aurais pas pu acheter une demi-douzaine de cierges avec. Et cette pingre-là exigeait une messe avec tout le tralala. Tu sais, la vie est chère maintenant à Léros. Au fait, combien demande-t-on pour une messe des morts à Montréal ces jours-ci?
-Pas la moindre idée. Les fumisteries, ce n’est pas mon rayon.»

De ce dialogue qui révèle les démons de Bouyoucas, ce ton particulier qui sait si bien allier le rire à la douleur et cet art de coller à ses personnages, Lukas déduit que Zéphira est morte, et que son âme en peine souhaite le contacter. Comme Orphée perd son Eurydice à la regarder, les songes de Lukas s’interrompent dès qu’y passe l’Amazone. Un jour, Judy Yamada, l’une de ses anciennes serveuses devenue anthropologue, vient souper au Thalassa. Le patron lui demande si, comme les anciens Grecs, les Japonais pensent qu’on communique avec les morts par les rêves. La réponse de l’universitaire le dépouille de ses dernières inhibitions: «Je crois que, à l’instar de nos angoisses les plus lointaines, nos rêves les plus anciens ne nous quittent jamais».

À défaut de disposer de la distance nécessaire pour décoder le fond de l’affirmation, Lukas, en héros digne de ce nom, la prend au pied de la lettre, et trouve un moyen d’en finir avec ses remords. Un soir, afin de ne pas être réveillé avant d’avoir pu parler à Zéphira, il s’installe dans sa voiture et prend un somnifère. Le dormeur bascule au pays des morts, où se succèdent les situations les plus extravagantes. Lukas en apprendra notamment sur la valeur touristique des religions les plus rigoureuses et sur les facultés libidinales de Marilyn Monroe. Au fil des rencontres, il constate qu’à vouloir s’acquitter de certaines dettes, on finit parfois par en contracter de plus graves. Pendant qu’il poursuit ainsi son odyssée onirique, sa Pénélope de Femme, Yolanda, découvre son corps inanimé, intoxiqué par la voiture laissée en marche. Lukas aura besoin de toute sa ruse pour retrouver sa vie, c’est-à-dire, comme Ulysse, sa place dans l’ordre du monde.

Pan Bouyoucas, romancier et dramaturge, vit au Québec depuis plus de quarante ans. Il écrit et publie en français depuis belle lurette également. L’homme qui voulait boire la mer, comme le révélait l’auteur lors d’un entretien accordé au Devoir, est toutefois né d’une commande d’un éditeur anglophone, et on en doit la traduction à Daniel Poliquin. Après Jack Kerouac et Mordecai Richler, ce gaillard de l’autre rive de l’Outaouais n’en finit plus de me faire découvrir des trésors cachés, tantôt par le bruit, tantôt par le silence de la déesse aux cent bouches. Je le remercie.


Prométhée, Emmanuel Aquin

Après Icare, labyrinthe de destinées enchevêtrées par la poursuite d’un soleil, l’Œuf, fin qui est en fait l’origine, l’écrivain et éditeur Emmanuel Aquin nous offre une nouvelle cathédrale d’images. Prométhée est créateur et protecteur de l’humanité. Lorsque Zeus tente de supprimer les hommes en leur demandant de lui céder par sacrifice le meilleur de leur pitance, c’est Prométhée qui parvient, par une ruse, à garder aux mortels la bonne chair. Courroucé et confessant peu d’appétit pour les os, Zeus ôte le feu aux hommes. C’est encore ce baveux de Prométhée qui le leur rapporte. C’en est trop! Le maître des airs et de la terre l’attache à une montagne et envoie son aigle lui dévorer le foie: puisque Prométhée est immortel, l’organe se régénère la nuit et le supplice se poursuit…

Né en 1900, le narrateur du Prométhée d’Emmanuel Aquin est enchaîné au roman de ses origines, mais c’est le siècle qui lui gruge la pompe à bile. Une église, des cigares, des couleurs, bleu et rouge, perçues comme des nuances de gris. Ce sont les pièces d’un casse-tête dont il faut saluer l’ingéniosité.

«Je suis venu au monde à reculons», dit encore le narrateur, et la vitesse de la description nous fait ressentir la sensation du paradoxe par l’évocation, en un même lieu, baignant dans l’ombre familièrement étrange d’un clocher d’église, de la séquence vertigineuse des changements: «Le passé s’apprêtait à basculer dans le présent. La chair et le sang étaient progressivement remplacés par le métal et l’électricité. Les chevaux se transformaient en automobiles, les oiseaux en avions, l’herbe en béton».

Dans les mythes anciens, Prométhée, le prévoyant, a un frère, Épiméthée (l’«insensé», disait Hésiode): l’un pense avant d’agir, l’autre tire des leçons de ses actions. Les deux frères du Prométhée d’Emmanuel Aquin sont, eux, différenciés par le regard porté sur l’autre. L’église, gueule dévorante, est décrite comme un «monstre pierreux [qui] ingurgitait les foules». Elle est «là depuis toujours», selon le frère du narrateur, qui, fasciné par les vitraux, se destine à la prêtrise («Il a fui notre église pour se faire dévorer par un séminaire»). Lorsque la Grande Guerre se déclenche, il «échange son crucifix pour un fusil», et quatre années se passent sans qu’il ne revienne du front. Les retrouvailles avec son cadet, qui l’a rejoint sous les drapeaux, réactivent l’image du vitrail. Le narrateur apparaît à l’aîné, médusé, comme un «vitrail au milieu du champ de bataille», tandis que «le brouillard a pris l’odeur des cigares paternels». Habile, non? Ce jeu de miroirs renvoie au contenu de la scène: l’aîné, «le meilleur des deux», s’effondre. C’est le cadet qui le rassure, lequel n’a jamais vu les temples autrement qu’en «reliquats d’une époque révolue, mises sur Terre pour nous empêcher d’avancer et bloquer la lumière du soleil.» On n’a pas idée du calibre de cette phrase, qui par le son («reliquats» et «révolue») et le sens (révolution et «soleil»), vous ramène les deux pieds sur la terre des premières pages, où c’est le clocher qui «ombrageait la maison».

Deux modes d’existence sont ainsi illustrés. On peut incarner la tradition ou la rupture: on n’échappe pas à ses origines. Avec de tels thèmes, la référence au malheureux roi de Thèbes était difficile à éviter. Elle se trouve malheureusement télégraphiée, et sans fil: «On me surnommait "Pieds enflés", personne ne voulait de moi dans son équipe de ballon». Si on joint bel et bien les deux bouts du paradoxe qui lance le roman, le narrateur aveugle de la conclusion parvenant à enfin gagner un état d’innocence, une formulation discrète aurait été plus efficace. De la même façon, certains jeux de mots auraient dû demeurer implicites (en particulier «foie» et «foi», «boire» et «croire»).

Prométhée, pour paraphraser Jean Ricardou, nous donne à suivre l’aventure d’une écriture plutôt que l’écriture d’une aventure. Les objets, comme les mythes lorsqu’ils prennent greffe dans de nouvelles formes d’expression, y acquièrent des sens plus complexes au fur et mesure qu’ils se déplacent d’un passage à l’autre du roman. Cette voie n’est pas destinée à récolter les louanges d’un large lectorat. Elle n’en demeure pas moins vitale à la littérature comme le film d’art au documentaire.


Bibliographie :
L’homme qui voulait boire la mer, Pan Bouyoucas, Les Allusifs, 222 p., 19,95$ Prométhée, Emmanuel Aquin, Leméac, 132 p., 16,95$ Anna Pourquoi, Pan Bouyoucas, Les Allusifs, 109 p., 14,95 $ L’autre, Pan Bouyoucas, Les Allusifs, 102 p., 14,95 $
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Articles
  3. Littérature québécoise
  4. Les mythes, ma thématique