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Le secret est dans la sauce

Le secret est dans la sauce

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 27/03/2006
«Je suis un poète, donc je dois écrire un roman». C’est la première phrase de Gomme de Xanthane, le premier roman de Bertrand Laverdure, poète.
La trentaine affirmée, son narrateur est «entré en littérature comme on entre au monastère», apprendra-t-on, 156 pages plus tard. Une façon comme une autre d’écrire que ses prétentions artistiques ne sont pas diluées par la pratique d’un métier nourricier. Écrivain talentueux, il fallait bien qu’un jour son éditeur lui commande de se caser socialement. Gagner par la prose son temps d’antenne à la télé. Racheter, par une histoire, les reproches familiaux: «Criss, on comprend rien de c’que t’écris!»

Dans tous les sens plutôt que littéralement, ce jour de gloire médiatique est arrivé. Attablé devant un plat de nouilles alla vongole, son éditeur lui dicte sa commande: «Surtout, pas des fragments ou des bouts de textes ramanchés! Tu m’écris un roman avec un début, un milieu et une fin, et tu t’arranges pour que ce soit bon!» S’il veut éviter à cette bonne pâte une déception, «Je» a trois mois pour livrer un texte qui se tient. Mais sur quoi écrire? Par bonheur, après une visite à son ami nommé, «pour l’occasion», Michael D., aussi misanthrope que l’impose sa réputation de romancier sérieux, le poète est frappé par le génie d’une bouteille de liqueur. En déposant un 2 litres de 7-Up sur le comptoir d’un dépanneur, il prête l’oreille à l’évangile du commis. En Ontario, rapporte La Presse, on vient d’arrêter un violeur gérontophile. Fort de cette intrigue, notre nouveau romancier se met en devoir d’ouvrir par la phrase nominale «Les testicules» le récit de Danny, gars de la construction qui trompe son ennui en violant au secours des vieilles dames de son quartier.

On pourra penser que tout cela n’est pas très sérieux et on n’aura pas tout à fait tort. Lorsque Michael D., le baveux, a, lui, terminé son roman, il se présente chez «Je», porto sous le bras. La conversation est une longue séance de persiflage contre «les grands vendeurs de livres» et de cassage de sucre dans le dos des collègues: «Chaque secousse de gloire, chaque bon coup, chaque livre qui méritait le détour portait flanc, n’était pas si bon qu’il n’y paraissait, avait été, au mieux, fortement inspiré [...]» Ça fleure bon Flaubert, et lorsqu’on en arrive à la critique, dont on stigmatise l’incompétence, c’est pour mieux ramener l’esprit sur le plancher des vaches et raviver le plaisir de lecture:

    Michael D. avait réussi le tour de force d’écrire un hymne intelligent à l’amour. Plus personne aujourd’hui ne voulait parler en termes intelligents de cette affection. Nous voguions tous sous l’enseigne du cynisme supérieur et du pragmatisme scientifique, il n’était pas de bon ton d’évoquer l’obéissance, la soumission ou le pardon, valeurs d’esclaves fanatiques drogués d’amour spirituel. Ce roman tentait finalement, par le biais de l’humour, de réintégrer dans le roman contemporain la grande question de l’amour.
    Sur ces réflexions, nous avons pris le chemin de la taverne la plus près.
    (p.74)


La «gomme de xanthane», sommes-nous avertis au tout début, en inaugurant une suite d’épigraphes, «est employée comme stabilisant pour sauces émulsionnées». Une ancienne blonde, Johanne, revient dans le décor de «Je»: elle vit désormais en Ontario avec un ingénieur qui travaille pour Jungbunzlauer, compagnie spécialisée dans la fabrication de la gomme. En lui rendant visite, le narrateur joue sur la fonction du titre. Là, avant de se fondre à la question de la paternité, une digression sur l’identité est présentée comme un élément destiné à lier le texte: «Un ami était un catalyseur, une macroprotéine qui autorisait et validait notre illusion d’unicité. Un ami était donc un prestigitateur de la différence, le seul agent véritable de la cohésion humaine [...] J’étais au paradis de la gomme de xanthane, mais la réalité n’avait plus de goût.»

Mise en abyme dilatée, Gomme de xanthane est un livre qui prend, comme on le dit de la mayonnaise. Par l’oeil d’un écrivain, Bertrand Laverdure nous offre une analyse de l’anxiété du créateur parcourue de digressions sur l’écriture et d’observations valables sur la condition de la littérature québécoise. Mais, plus important encore, en mouillant d’humour et de conscience ces matières arides, il réussit à faire d’une blague d’initiés un roman.








Bibliographie :
Gomme de xanthane, Bertrand Laverdure, Triptyque, 193p., 19$
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