Le bout de la route

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Entre découverte et déception, exploration et exploitation, le tourisme actuel est-il en train d'épuiser ses possibilités? L'homme a toujours été un voyageur. Il y a deux millions d'années, l'homo abilis entreprenait ses premières migrations hors de son berceau africain, amorçant un mouvement qui n'a fait que gagner en importance à ce jour. Rien de nouveau sous le soleil, en ce sens, dans le fait que le sapiens moderne cherche encore à voyager.

Ce qui a changé, c’est la raison du voyage. Depuis le milieu du XIXe siècle, avec l’apparition graduelle des vacances et des moyens de transport modernes permettant des déplacements à peu près fiables, il est devenu beaucoup plus facile de voyager non pas par nécessité, comme les commerçants et les immigrants de toute époque, mais simplement pour l’agrément.

C’est l’univers maintenant omniprésent du tourisme où, comme le décrivait très bien Roland Barthes dans ses Mythologies, il y a déjà cinquante ans, les pays se voient le plus souvent réduits à une succession de montagnes, de plages, de beaux paysages et de monuments historiques, parsemés ici et là d’habitants servant à planter un décor pittoresque et à certifier l’authentique. Selon le célèbre linguiste et sémiologue, humains et espaces y sont réduits à des types: «En Espagne par exemple, le Basque est un marin aventureux, le Levantin un gai jardinier, le Catalan un habile commerçant et le Cantabre un montagnard sentimental.» Et le Québécois, un bûcheron à la gigue facile…

L’authentique

Bien nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, cherchent à s’éloigner ce monde de voyages organisés à l’excès et de clichés culturels faciles. C’est l’ère du tourisme d’aventure, du tourisme culturel, de l’écotourisme, qui se veut respectueux des gens et des lieux, et qui promet à ses clients de se rapprocher du vrai, de l’authentique. C’est le monde du routard, à la recherche d’une expérience moins formatée et plus directe, comme le décrit Philippe Gloaguen dans sa toute récente autobiographie, Une vie de routard, où il évoque constamment son «goût des autres» — tout en parlant aussi, pendant de longues pages, des aléas commerciaux de son entreprise.

Bien intentionné, ce tourisme plus distinctif peut évidemment céder au snobisme, ces «vrais» voyageurs désirant avant tout vivre une expérience prétendument authentique qui échappe aux «vulgaires» touristes. «Heureux le touriste qui a tout vu avant l’arrivée des touristes», résumait avec ironie Bernard Arcand dans un de ses Quinze lieux communs, il y a déjà une bonne douzaine d’années.

Le journaliste et écrivain montréalais Taras Grescoe s’était amplement interrogé à ce sujet en entreprenant, en 2000 et 2001, un voyage autour du monde de plusieurs mois, dans le but de comprendre les réalités anciennes et actuelles du nomadisme temporaire: «Le touriste, c’est toujours le gars d’à côté», résume-t-il à propos de cette distinction dont il a bien vu les pièges et les limites, décrites dans Un voyage parmi les touristes. Parti se retrouver, référant habilement à l’histoire du voyage, il avoue avoir côtoyé «le pire du tourisme», du préfabriqué qui cloche à l’exploitation pure et simple.

Il raconte, par exemple, un déprimant voyage au nord de la Thaïlande où il s’aperçoit que les cultures traditionnelles qu’on montre aux touristes avides de rencontres interculturelles sont avant tout des façades préservées au profit de gens d’affaires de Bangkok. Pour Grescoe, les «femmes girafes» au cou étiré de colliers constituent dans ce décor un exemple extrême de ces tendances à la mise en scène qui sont omniprésentes dans le monde touristique: «C’est une expérience créée par des agences de voyage. Tout le monde le fait. Nous le faisons ici avec nos villes touristiques: le Vieux-Québec, le thé à l’hôtel Empress, à Victoria. Il y a des cultures qui peuvent être endommagées, mais il y en a d’autres qui sont expertes à en profiter.» L’industrie, vendant du rêve et de la détente à ses clients, cherche à créer des expériences lisses qui n’encouragent pas vraiment, selon lui, les vraies rencontres avec l’autre.

Anthropologue du voyage et auteur de livres aux titres évocateurs (Désirs d’ailleurs, Voyage au bout de la route), le Français Franck Michel souligne que si «l’essor des voyages « exotiques » est fils de la domination occidentale du monde », la recherche d’images d’Épinal, de mythes et de clichés se retrouve tout aussi bien, de nos jours, chez les voyageurs brésiliens, indiens, russes ou chinois, qui ont de plus en plus les moyens de voyager. Selon Michel «les habitants de Shanghai ou de Pékin se rendent au Tibet et plus encore au Yunnan, y (re)trouver l’ancienne vie rurale et parfois découvrir le mode de vie — mis généralement en folklore — des nombreuses minorités ethniques qui peuplent la Chine.»

Après tout, pour le vacancier, le voyage est une occasion de mettre de côté le quotidien et ses turpitudes: comment lui reprocher entièrement d’opter pour le rêve, pour une expérience «coussinée», plutôt que d’aller à la rencontre des turpitudes quotidiennes des autres? «Bref, il importe de vendre du rêve d’autant plus que la réalité n’est pas belle à voir!», résume Franck Michel.

La rencontre, malgré tout

Cela dit, Michel, Grescoe et Gloaguen, tout en dénonçant les multiples travers du tourisme, croient tous également à la possibilité de véritables rencontres. Grescoe, par exemple, confie avoir trouvé un contact privilégié avec une famille lors d’un séjour d’apprentissage gastronomique en Inde, où il logeait chez l’habitant. Dans les Îles de la Reine Charlotte, sur la côte Ouest canadienne, engager un guide ou loger dans un hôtel tenu par des autochtones ramènent les profits à la communauté elle-même.

Confronté avec horreur au tourisme sexuel, Gloaguen rencontre pour sa part des gens qui s’y opposent avec idéalisme. Empêtré dans ses clichés américains (dont il voudrait bien se déprendre), il raconte aussi avec plaisir l’histoire de résidants qui ne s’en laissent pas conter par des visiteurs entreprenants. L’arnaque voisine avec le touchant, les limites des Guides font contraste avec une part d’insaisissable.

Pour Franck Michel, il demeure tout à fait possible de vivre une véritable rencontre avec d’autres peuples et surtout, d’autres individus. À condition de faire l’effort: «L’essentiel est d’inscrire ses pas et ses pensées dans la société d’accueil, de se mettre à l’écoute de celui vers lequel on va. […] Mais cela est, semble-t-il, beaucoup trop compliqué pour nombre de nos touristes, trop habitués à la servitude volontaire (au travail notamment) et incapables de faire preuve d’esprit d’indépendance sans volonté de nuire ni à autrui ni à soi!» L’espoir, pour lui, se situe dans le voyage désorganisé, l’éducation au voyage et une meilleure conscience du métissage et de l’altérité.

Taras Grescoe abonde dans le même sens, lui qui est quelque peu revenu de son désenchantement: «Je suis plutôt content que les gens voyagent. Depuis le 11 septembre, on a tendance à avoir peur du monde. Malgré toutes les déprédations du tourisme de masse, rester chez soi est peut-être pire.» Une peur nourrie par l’ignorance, que l’on ne peut combattre qu’en allant à la rencontre de l’autre, sur le terrain miné du voyage.

Bibliographie :
Quinze lieux communs, Bernard Arcand, Boréal, coll. Papiers collés, 212p., 24,95$
Mythologies, Roland Barthes, Seuil, coll. Points, 256p., 12,95$
Une vie de routard, Philippe Gloaguen (avec Patrice Trapier), Calmann-Lévy, 281p., 29,95$
Un voyage parmi les touristes, Taras Grescoe, traduit de l’anglais par Hélène Rioux, VLB éditeur, 416p., 29,95$
Désirs d’ailleurs. Essai d’anthropologie des voyagesFranck Michel, Québec, Presses de l’Université Laval, 376p., 30$

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