La nordicité : ce nouvel exotisme

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L’exotisme n’est maintenant plus niché sous le soleil des Caraïbes ou dans la corne d’Afrique : c’est au-delà du 55e parallèle que les assoiffés de nouveautés consacrent dorénavant leur désir de découvertes. Et l’année 2015 a de quoi les sustenter, portée comme elle le fut par une brise littéraire glacée. Cap sur le Nord : nos auteurs québécois en ont beaucoup à dire sur les froides contrées et les peuples autochtones qui les habitent…

Si Yves Thériault a ouvert la voie à une littérature d’inspiration nordique avec Agaguk en 1958 – et a fortement influencé notre vision du Nord –, ce chemin est maintenant emprunté par de nombreux auteurs québécois – Geneviève Drolet (Panik), Juliana Léveillé-Trudel (Nirliit), Marc Séguin (Nord Alice) et Jean Désy (L’accoucheur en cuissardes) –qui y trouvent un lieu d’exploration hors du commun. Ce qui relie tous les ouvrages de cette faste production boréale? L’insondable contradiction qui réside entre l’éclat des paysages grandioses et l’adversité des conditions de vie. Beauté et la cruauté, en constante opposition.

Ces gens du Sud            
Les personnages principaux et les narrateurs des romans présentés ci-dessous sont tous des gens du Sud, des Québécois qui, une fois arrivés au Nord, confrontent leur vision de Blancs, leurs préjugés et leurs mœurs, à ceux des Inuits. Et le choc est grand. Si d’abord il y a cette morsure du froid, il y a ensuite cette morsure au cœur qui provient d’une brutalité cruelle.

Découlant souvent de la consommation d’alcool – denrée pourtant difficile à obtenir –, cette violence, ainsi que ses ravages, prend diverses formes : des femmes meurent sous les coups de leur mari, des enfants se tatouent « Dead » sur le torse, des jeunes filles d’à peine 10 ans mettent au monde des enfants déjà énormes, des accidents de motoneige ou de quatre roues qui brisent des côtes brisent des vies. Les images racontées, que ce soit dans Panik, Nord Alice, Nirliit ou L’accoucheur en cuissardes, sont puissantes, souvent choquantes en raison des mœurs du Sud, et remuent chez le lecteur des zones rarement ébranlées. Se posant en anthropologues le temps d’un roman, en simples observateurs aucunement moralisateurs, ces auteurs font un état des lieux qui ramène l’humain à sa bestialité et prouvent que, oui, les vents du Nord peuvent être violents…

Avec Panik, on découvre que dans ce monde, survivre est un combat de tous les jours et que la beauté des naissances et des paysages est indispensable pour continuer à avancer. Pour Dorothée, l’héroïne du roman, la confrontation est grande. Cette adolescente est envoyée par son beau-père dans le Nord chez un pur inconnu pour rafraîchir ses ardeurs : « L’avantage avec le froid, c’est que ça fait décompresser assez vite », dira-t-elle, une fois passé le choc de l’arrivée. Là-bas, elle cohabitera dans la modeste maison de celui qu’elle nomme le Yéti (un homme sauvage de peu de mots), apprendra tranquillement l’inuktitut, se liera d’amitié à coup de slushs achetées à 8$ – oui, quelques absurdités persistent –, et, surtout, elle sera fascinée par les enfants. Pour en parler avec autant d’émotions et pour mettre en lumière la complexité qui les habite, Geneviève Drolet devait les avoir côtoyés. Et c’est grâce à des ateliers de cirque qu’elle anime dans la ville d’Igloolik, théâtre de son roman, qu’elle a pu s’y rendre à plusieurs reprises et rencontrer ces enfants qui naissent avec « des pamplemousses à la place des joues », qui appartiennent un peu à tout le monde et dont les liens de sang avec leurs parents ne sont pas aussi importants que pour les gens du Sud.

Depuis 2011, Juliana Léveillé-Trudel travaille également dans le Nord, mais dans le domaine de l’éducation au Nunavik. Pour elle aussi, cette région est devenue une source d’inspiration et un moteur de création. Si la vision du Nord décrite dans Panik en était une exprimée par une langue jeune et façonnée d’un point de vue d’adolescente déjà en pleine crise de contradictions, c’est plutôt dans une douceur et une profondeur d’émotions que Nirliit nous entraîne. « Le Nord est dur pour le cœur. Le Nord est un enfant ballotté d’une famille d’accueil à une autre, le Nord ne veut pas être rejeté de nouveau, le Nord te fait la vie impossible jusqu’à ce que ton cœur n’en puisse plus et que tu le quittes avant d’exploser, et il pourra te dire voilà : je le savais, tu m’abandonnes. Parce qu’on vous abandonne tout le temps, on a fait de vous des parenthèses à l’infini, des aventures que l’on vient vivre pour un temps avant de retrouver nos vies rangées du Sud ou repartir vers de nouvelles expériences qui nous semblent maintenant plus alléchantes que votre exotisme du Nord. »

Dans une longue lettre adressée d’abord à une amie du Nord puis au frère de cette Inuite, écrite par une Blanche qui, comme les oies – nirliit, qui donnent leur nom au titre –, voyage du Sud jusqu’à Salluit, Juliana Léveillé-Trudel nous parle des relations qui se tissent entre les gens, principalement des non-dits qui circulent entre eux et font parfois autant de mal que de bien. Écrit avec des phrases qui fouettent comme le vent du Nord, ce roman met aussi de l’avant la force animale qui vit dans chaque être humain et qui semble se libérer, plus on avance dans le continent. Et, bien sûr, il y a aussi ces portraits d’enfants qui possèdent l’audace de leurs ancêtres : « Les enfants galopent dans le village toute la nuit, ils font des jeux d’enfant et des fois non, ils volent de l’essence dans les cabanons et arrosent ce qu’ils trouvent pour y mettre le feu, ils ajoutent de l’essence pour que ça flambe encore, et quand il n’y en a plus, ils retournent en chercher chez quelqu’un d’autre. Des fois je pense qu’ils vont vraiment mettre le feu à quelque chose de gros, quelque chose comme une maison, des fois je pense qu’ils vont se brûler, qu’ils vont se détruire, mais ils marchent depuis tellement longtemps sur la ligne à ne jamais franchir, ils narguent la mort avec tellement d’irrévérence qu’ils sont intouchables. »

Médecine et beautés boréales
Dans Nord Alice de Marc Séguin, c’est une vision masculine qui s’impose, comme la seconde partie du diptyque entamé par Geneviève Drolet et Juliana Léveillé-Trudel. Comme elles, il a séjourné à plusieurs reprises dans le Nord. Pour écrire son roman, pour son plaisir personnel et aussi pour le tournage de son film (Stealing Alice, sortie prévue en 2016).  C’est ainsi qu’il nous fait découvrir le Nord, perçu par le regard d’un narrateur qui s’attarde sur le son en écho de la rivière forte, sur le bruit des glaciers qui craquent (« Des glaces millénaires qui flottent et meurent, portées par la mer, vers le sud. Des éternités qui fondent »), sur ce brouillard qui dicte le chemin à prendre, qui impose son rythme aux habitants du blanc continent. « La neige a fondu dans la toundra. Les cours d’eau sont maintenant gonflés. Les icebergs dérivent sur des courants qu’on ne verrait sans eux. Montagnes de glace mouvantes plus spectaculaires encore que les aurores boréales. Les aurores, c’est pour les touristes, elles finissent en images lustrées dans les livres vendus au Sud. Les icebergs, il faut les voir pour les comprendre. Des masses blanches, immaculées, détachées de la banquise ou du continent, qui flottent et voguent doucement vers un Sud qu’elles n’atteindront jamais. » C’est également dans ce roman que les amateurs de pêche se régaleront des descriptions de rivières foisonnantes, que les amateurs d’aventures liront des combats d’ours polaires qui imposent leur puissance.

Ce que Séguin fait habilement et harmonieusement? Démontrer toute l’aridité de l’humanité, en fouillant ardemment les conditions difficiles auxquelles l’homme a toujours dû faire face : les sentiments, les choix, le climat. Et il le fait en faisant explorer à son personnage, un médecin québécois, trois pans distincts : une histoire d’amour avec une Inuite, la vie de médecin dans le Nord et le récit de ses ancêtres qui ont été défricheurs et chercheurs d’or. Que ce soit dans les conditions glaciales et difficiles du Nord, sur les terres à défricher ou encore dans cet espace si difficile à partager qu’est l’intimité du cœur, tout positionne constamment l’humain en mode de survie, un mode auquel il ne peut échapper, peu importe le territoire, peu importe le peuple, peu importe qui il est. « On est en face d’une beauté grandiose. Profonde. On prend la mesure de nos failles. » Voilà l’idée globale qui se dégage du magnifique Nord Alice.

Jean Désy, un autre médecin, un autre amoureux de la pêche dans le Nord, bien connu du milieu littéraire en raison de ses talents de poète, fait appel à ses expériences de pratique dans L’accoucheur en cuissardes. « Le fait de vagabonder dans la toundra pour pêcher l’omble arctique tout en restant utile aux Inuits me donne du courage. »  C’est en puisant dans ses quarante ans comme médecin dans le Nord (mais aussi sur la Côte-Nord et à la Baie-James) qu’il offre quarante récits aussi vrais qu’humains, des récits où il faut parfois risquer sa propre vie pour en sauver une autre. Une belle réflexion non pas sur ce que devrait être la médecine, mais sur tout ce que chaque être humain devrait faire pour son prochain. Dans le prologue d’un autre de ses ouvrages, Isuma, anthologie de poésie nordique, le poète explique : « Je ne me doutais pas que j’aimerais le Grand Nord au point d’en pleurer, au point de vouloir le traverser de part en part, à pied, en canot, en motoneige ou en ski de fond, au point de le chanter, assis sur une pierre plate devant la rivière Povungnituk, ému à l’os par la danse d’une aurore boréale verte et bleue, qui emplissait tout le ciel, au point d’avoir envie d’écrire, écrire comme jamais je n’avais écrit. » 

Oui, les beautés et les cruautés du Nord font de ce vaste territoire un nouvel exotisme à explorer, à commencer par les portraits que nous en dressent ces gens du Sud que sont nos auteurs québécois de talent.

 

Le Nord, sur les eaux

Il y a des résidences d’écriture parfois plus exotiques que d’autres. Celle qu’a vécue Kathleen Winter remporte probablement la palme de l’originalité : deux semaines à bord d’un bateau russe, direction passage du Nord-Ouest. Ce « chenal de légende », comme elle l’appelle, fut donc le moteur de sa création pour l’écriture de Nord infini, à la fois journal de bord de son périple et récit personnel sur ses intimes contrées, ses origines (elle est née à Terre-Neuve, mais son père, en Angleterre). Dans cet ouvrage intéressant, l’auteure a certes une vision en accéléré du blanc territoire, n’y séjournant que quelques jours et voguant plutôt longuement sur les eaux glaciales qui entourent ces étendues de beauté, mais cela ne l’empêche pas de soutenir de nombreux propos pertinents tels que : « Pourquoi personne d’autre que les Inuits ne comprenait-il que le lieu de naissance de chaque individu est sacré, nourricier, irremplaçable? ». Un récit riche en découvertes, autant intérieures que géographiques.

  

Le Nunavik en photos

Bien que nos auteurs québécois possèdent une plume exemplaire, parfois, une image vaut mille mots. Dans le magnifique livre À la découverte du Nunavik (GID), les lecteurs découvriront les lieux et éléments décrits dans les romans présentés, captés par l’œil d’un photographe de talent, Gilles Boutin : l’aéroport, le ciel aux aurores boréales, le centre communautaire, les banquises, le fort blizzard, la faune maritime et terrestre, etc. Le complément de lecture idéal, pour ceux qui veulent confronter les romans à la réalité. 

 

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