Fernand Ouellette: L’aventure spirituelle de l’écriture

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Ce printemps est sorti L'Inoubliable. Chronique III, de Fernand Ouellette, le troisième volet de ce qu'on pourrait considérer comme le «grand œuvre» d'un des derniers poètes encore vivants de la génération de l'Hexagone. Presque en même temps paraissait, chez VLB, une étude de Denise Brassard intitulée Le Souffle du passage. Poésie et essai chez Fernand Ouellette, dans laquelle l'auteure brosse le portrait de cet immense écrivain qui, outre des poèmes, nous a aussi offert des essais, des biographies et des romans. Bien que 2008 devrait voir la parution d'un autre recueil, la sortie de Chronique III et du livre de Denise Brassard nous offre l'occasion de prendre toute la mesure de ce géant trop peu connu.

Écrit entre le 2 janvier 2003 et le 26 mars 2004, L’Inoubliable comprend, les trois tomes réunis, environ 325 poèmes qui s’étalent sur plus de 800 pages. Une véritable somme poétique, un «testament», de l’aveu même du poète: «Non seulement à cause de mon âge [Ouellette approche les 80 ans], mais surtout à cause de l’espace insaisissable que j’ai essayé d’atteindre», confiait-il à Denise Brassard. Dans le même entretien, il se demandait si le fait d’étendre la publication sur trois ans n’était pas «une manière de ne pas accepter que L’Inoubliable soit une œuvre-testament, un signe de [s]a fin». La mort n’est-elle pas, en effet, la seule chose qui soit véritablement «inoubliable» en cette vie? Cet «espace insaisissable», en signant la fin de toute mémoire, nous ouvre à la seule chose qui ne peut pas être oubliée: cette ineffable éternité, en nous, qui est à la fois notre origine et notre fin: «Ah! la mort se rapproche de nouveau, / Me prépare, comme on vide une demeure, / Tandis que je me penche sur la vie, / Rassemble les syllabes, […] Mais ne s’est-il pas élevé en irradiant / Celui qui […] approche les mourants, / Derrière le rideau du silence, / Qui commencent / De refléter sa gloire?», écrit le poète dans «La Mort».

Il faut néanmoins le dire, l’expérience spirituelle qui accompagne les poèmes de L’Inoubliable, bien qu’elle tende vers la simplicité, exige une attention qui n’est pas à la portée de tous. Certes, Ouellette n’a jamais caché ses aspirations religieuses: «L’écriture est vraiment indissociable d’une aventure spirituelle et des infortunes, des contraintes qu’elle occasionne», écrit-il dans son essai Le Danger du divin. Quelques mois après la publication de son livre sur Thérèse de Lisieux, en 1996, il a renoué avec l’Église et la liturgie. L’Inoubliable est parsemé de références bibliques: les Job, Moïse et Jacob côtoient les Rimbaud, Mozart et Brancusi. L’esthétique de Ouellette s’est toujours inspirée des plus grands, de ceux qui, comme lui-même, se méfient de l’histoire: «Façon verticale / De s’établir dans un quotidien / Trop bruyant, trouble. / Façon de résister au temps […] De se refaire une époque / À l’aune de ses figures secrètes», écrit-il dans «Regard». L’emploi anachronique de certains mots — «heur»,
«encor», «ouvrer» — accentue cette impression d’intemporalité, à laquelle s’ajoute la longueur des textes, qui font parfois plus de deux pages. C’est dans cette tension entre l’esthétique — images, sonorités et métaphores qui foisonnent jusqu’à nous éblouir — et la pensée qui, mot à mot, cherche à les intégrer dans son mouvement, que la poésie de Ouellette est exigeante, plus que dans l’hermétisme de ses symboles. Pas de cette fragmentation syntaxique que d’autres utilisent; ses vers forment des phrases complètes, minutieusement ponctuées et qui, paradoxalement, contraignent la pensée à lire lentement, à soutenir une méditation dont l’intensité, pour notre esprit si prompt à s’évader, peut rapidement devenir insupportable: «Un tel pressentiment paraît évanescent, / Desservi par un alphabet indéchiffrable, / Pour dire ce qui ne peut être dit. / Surtout pour ceux, durant leur vie, / Qui ont pris l’habitude des raccourcis, / De la précipitation dévorante, […] Ou plutôt se croient perspicaces, / S’affichent en intelligence, / Par syntagmes brisés, / En parade, en brillance» («Ce qui meurt»).

Les poèmes de L’Inoubliable s’apprivoisent avec «Patience», et pourtant l’épaisseur spirituelle et poétique qui les anime semble quasi infinie. C’est à ce titre qu’on peut parler d’œuvre-testament venant couronner tous les textes antérieurs, comme si ceux-ci tendaient tous vers cet apogée, cette richesse condensée de toute une vie. Avec Le Souffle du passage, dans lequel Denise Brassard se propose de survoler le parcours de cet écrivain exceptionnel, l’un des plus méconnus, peut-être, de sa génération, L’Inoubliable nous rappelle que les mots ont un sens, un sens plus vaste que celui, fonctionnel et étriqué, qu’ils ont dans la vie quotidienne: «S’avançant dans sa spirale, depuis l’immémorial qu’elle rejoint, l’écriture va, passe son chemin et nous entraîne avec elle vers la Lumière», écrit Denise Brassard.

Bibliographie :
L’Inoubliable. Chronique III, Fernand Ouellette, l’Hexagone, coll. L’appel des mots, 224 p., 25,95$
Le Souffle du passage. Poésie et essai chez Fernand Ouellette, Denise Brassard, VLB, 448 p., 29,95$
Le Danger du divin, Fernand Ouellette, Fides, 256 p., 24,95$
Instants d’une quête, Fernand Ouellette, Fides, 256 p., 24,95$

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