Le mouvement des automatistes a marqué la moitié du XXe siècle de sa fougue, de sa volonté d’ouvrir la marche du nouveau au Québec. Sa conception de l’art appelait au changement des structures en place, à cette époque où le clergé avait la mainmise sur le milieu culturel.

Pour bien comprendre le contexte dans lequel le mouvement des automatistes se développe, il faut d’abord cerner l’époque dans laquelle il s’inscrit. La littérature prônant ou réfléchissant la dure réalité quotidienne, comme celle de Beauvoir, Dumas, Montaigne, était proscrite. L’Index, exemple de cette mainmise, est une liste des livres interdits par le Vatican pour « protéger » la population des écrits immoraux; il n’a été aboli qu’en 1966! Pour saisir le poids de la censure de cette époque, sous le joug du gouvernement Duplessis, il faut lire la biographie Monsieur livre : Henri Tranquille. L’auteur, Yves Gauthier, a étayé sa recherche documentaire d’archives et de photographies décrites minutieusement. Il y expose Alfred Pellan, qui a aménagé la Librairie Tranquille afin qu’elle puisse accueillir chaque mois un artiste ou un collectif. Ainsi, l’espace marie les tableaux et les livres. En août 1948, année d’ouverture de la librairie, le manifeste Refus global y est lancé avec une exposition des automatistes. En 1949, Tranquille reçoit une lettre du diocèse d’Action catholique, dans laquelle ce dernier critique le fait que la librairie possède des romans inscrits à l’Index, soit ceux de Zola, qualifiés de « pornographiques ». Il demande qu’ils soient retirés de ses étalages. La réponse de Tranquille? Exposer en vitrine une douzaine de ces livres. Le manifeste des automatistes s’opposait aux tentatives de contrôle des possibles littéraires.

Un autre exemple probant est l’affaire Balzac. En 1950, le projet de commémorer le 100e anniversaire de la mort de l’auteur, amorcé par la Société des écrivains en partenariat avec la France, est freiné par le clergé. Malgré l’interdiction, Tranquille organise une fête commémorative; l’événement sera dans les journaux. La vitrine de sa boutique est également refaite pour mettre en valeur l’œuvre de Balzac ainsi qu’un imposant buste à son effigie. Jusqu’à sa fermeture en 1975, la Librairie Tranquille aura été un lieu phare pour l’avant-garde artistique et littéraire québécoise — lieu qui a fait la promotion, avant leur notoriété, d’œuvres comme L’avalée des avalés de Réjean Ducharme. Épris de liberté, opposé à toutes formes de censure, frondeur, Henri Tranquille a été un libraire engagé. Il pavera la voie à l’émancipation de la société québécoise. Mettre en lumière Refus global a été pour l’homme un pas dans la foulée des changements nécessaires.

Au début des années 40, des artistes de diverses écoles se rencontrent pour échanger à l’atelier de Paul-Émile Borduas, professeur à l’École du meuble. Celui-ci aiguillonne les élèves dans leur cheminement artistique, déjà éveillé par les surréalistes. Il met en doute l’intérêt de la représentation figurative. Les automatistes, dans la peinture et l’écriture (« écriture automatique »), veulent créer sans idée préconçue afin de se laisser guider par l’inconscient. Ce qui ressort de cette pratique reflète l’enfoui. Le groupe pratiquera principalement la peinture et l’une des premières expositions se fera à Montréal en 1946 dans un local improvisé, la suivante en 1947. Il planifie que la prochaine sera accompagnée d’un manifeste. Borduas rédige le texte principal. Refus global est publié et mis en vente à la Librairie Tranquille, à Montréal, le 9 août 1948. Par ailleurs, un fait distingue ce groupe d’autres de l’époque, majoritairement masculins : huit femmes sur seize seront signataires (dont Suzanne Meloche, qui effacera sa signature à la toute fin, moment relaté dans La femme qui fuit). Pour nommer quelques-uns des automatistes : Claude Gauvreau, poète, dramaturge; Françoise Sullivan, photographe, danseuse; Marcelle Ferron, sculpteure, vitrailliste; Jean-Paul Riopelle, peintre; Marcel Barbeau, peintre, sculpteur.

Dans ce manifeste, Borduas attaque de front la préséance religieuse, son ingérence dans bien des aspects de la société québécoise : l’éducation, la vie familiale, la culture. C’est un appel à la population pour qu’elle forge son libre arbitre : « Des consciences s’éclairent au contact vivifiant des poètes maudits : ces hommes, qui sans être des monstres, osent exprimer haut et net ce que les plus malheureux d’entre nous étouffent tout bas dans la honte de soi […] Les réponses qu’ils apportent ont une autre valeur de trouble […] que les sempiternelles rengaines proposées au pays du Québec et dans tous les séminaires du globe. » Un appel, aussi, à cesser de créer à partir d’anciens modèles afin de sortir des limites de l’imaginable. La conséquence de la publication est immédiate : Borduas est suspendu de ses fonctions. Cette édition, pourvue d’essais théoriques du peintre, analyse et décortique l’art abstrait. L’art figuratif ainsi mis en lumière, on ne peut que le comprendre et l’apprécier.

Claude Gauvreau sera un fervent défenseur de l’automatisme. Il fera paraître plusieurs critiques théoriques, pièces de théâtre et poèmes. Étal mixte et autres poèmes est un aperçu de la folie créatrice de l’auteur. Celui-ci a développé une écriture propre à lui, l’« écriture exploréenne ». De ses mots truqués sort un langage nouveau, une sonorité inouïe. Les lire fait jaillir des couleurs, des formes et des sons. Sa poésie est faite pour être déclamée. Elle s’est libérée de la contrainte des mots. Cette pensée était et est toujours révolutionnaire, car elle n’entre pas dans l’institution. Hier, l’image devait être belle, bien représentée, figurative : aujourd’hui, l’idée importe. Le poète sera un des pionniers de l’art avant-gardiste du Québec de ses convictions littéraires et sa bravoure émancipatrices. Pour l’entendre et goûter à l’agitation artistique de l’époque, je vous conseille le documentaire La nuit de la poésie 27 mars 1970, offert gratuitement sur le site de l’ONF.

Le legs des automatistes se fait sentir jusqu’à notre époque, notamment par le témoignage d’Anaïs Barbeau-Lavalette, qui publie en 2015 La femme qui fuit, récit retraçant la vie de Suzanne Meloche, sa grand-mère. Le livre est une recherche personnelle de qui elle a été : cette femme à la jeunesse marquée par la pauvreté, qui expérimentera auprès des automatistes et donnera naissance à des enfants trop tôt, au début de la vingtaine, avec Marcel Barbeau. Elle les laissera en adoption en bas âge. Le roman de Barbeau-Lavalette, qui retrace les raisons de ce geste, évite qu’on n’accole à sa grand-mère l’étiquette de mauvaise mère. On y retrouve aussi les automatistes en pleine effervescence. Plusieurs moments marquants de l’histoire du Québec y sont décrits, comme la réaction outrée du public devant la pièce de théâtre Bien-être, de Gauvreau : « La salle se vide. On repart avec les bribes d’un récit, des bouts de textes lacérés. On critique cette forme-là qu’on ne reconnaît pas, qu’on ne comprend pas. Cet essai douteux qui tente de libérer la langue. » Barbeau-Lavalette est maître dans l’art du ressenti. Les chapitres courts du roman frappent juste, comme la poésie. La femme qui fuit est primordial pour qui veut se plonger dans la révolution du Québec des années 40 et de ses conséquences.

La critique antireligieuse de Refus global apparaît peut-être aujourd’hui dépassée, mais elle continue d’inspirer ceux qui ne se contentent pas de l’ordre établi. Plus de soixante-dix ans plus tard, son message est toujours criant de pertinence : ouvrir le présent à la nouveauté, faire que le besoin de créer soit vivant. C’est un appel à la démocratisation de l’art. Si de nos jours l’art abstrait est reconnu et accepté, c’est grâce aux combats menés par des gens convaincus de son bien-fondé.


Photo :

Maurice Perron
Portrait de groupe dans l’atelier de Fernand Leduc, 1946, tirage 1998
Épreuve à la gélatine argentique, 19,5 × 34 cm
Collection du Musée national des beaux-arts du Québec
Fonds Maurice Perron
(1999.208)
© Fonds Maurice Perron, reproduit avec l’aimable autorisation de Line-Sylvie Perron

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