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Biz: De lectures en dérives

Biz: De lectures en dérives

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 05/04/2010
Dans la foulée de la parution chez Leméac de Dérives, sa première œuvre de fiction qu’il estime influencée par Michel Houellebecq, le rappeur Biz a volontiers accepté de nous laisser flâner le long des rayons de sa bibliothèque personnelle, histoire de nous permettre de constater quelles lectures ont formé l’homme de parole et de plume que l’on connaît aujourd’hui. Récit d’une dérive littéraire au large des côtes de nos passions et de nos raisons communes.
Quand je lui propose de retracer son parcours de lecteur, Biz, intarissable, remonte avec moi le cours du temps jusqu’à sa tendre enfance. À 8 ans, bien avant Le parc jurassique, le rappeur était complètement accro aux dinosaures. Inspiré par les ouvrages documentaires dont il raffolait, celui qui aujourd’hui signe ses chroniques de «père indigne» avait rédigé une sorte de traité de l’évolution de la vie, depuis les trilobites jusqu’à l’homo sapiens: «Mon père l’avait photocopié en plusieurs exemplaires et je crois que ma mère en a conservé un, quelle horreur!» Sévère envers lui-même, Biz se moque gentiment des écrits qui allaient suivre au cours de son adolescence, les mauvais sonnets et le roman minable écrit au chalet pendant les vacances estivales, heureusement resté inédit.

Même si Biz a pour compagnons de toujours des œuvres charnières de la poésie franco­phone comme Les fleurs du mal ou L’homme rapaillé, il ne se considère pas comme un grand lecteur de poésie: «En fait, je dois beaucoup à Léo Ferré, qui non seulement interprétait magistralement ses textes, mais qui m’a fait découvrir aussi les grands poètes qu’il avait mis en musique: Aragon, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire. Une fois, Loco Locass avait présenté une sorte d’anthologie de la poésie québécoise rappée, qui partait de Nelligan et passait par Hébert, Grandbois, Saint-Denys-Garneau, Miron, etc. Tout le monde n’y était pas, c’est sûr, mais ça donnait un beau survol.» Si on l’interroge sur les poètes québécois contemporains qu’il estime, il répond sans hésiter: «J’adore Jean-Sébastien Larouche, dont j’ai beaucoup aimé la vérité, l’urbanité. Il a des images qui me resteront toujours, au même titre que certains vers de Miron.»

Cela dit, c’est plutôt un écrivain davantage lié à l’essai qui a le plus marqué Biz: «Fernand Dumont, c’est la plus grande influence de Loco Locass. Raisons communes, c’est une réfle­xion sur les accommodements raisonnables quinze ans avant tout le monde. Sa pensée, tout ce qu’il aura dit ou écrit sur le Québec est encore tellement pertinent et tellement bien écrit; on l’oublie parfois, mais Dumont était aussi poète. Pour moi, le lien entre le fond et la forme est aussi fonda­mental pour l’intellectuel que pour l’écrivain. C’est peut-être pour ça que j’aime moins Gérard Bouchard; moins sa pensée et, surtout, moins son style. Dumont, au contraire, c’est l’adéquation parfaite entre le fond et la forme.»

Langagement

Il va sans dire que son engagement pour la cause souverainiste a conduit Biz à croiser sur sa route le regretté Pierre Falardeau, autant comme militant, comme essayiste-polémiste que comme cinéaste engagé. À l’instar de plusieurs, Biz avait découvert d’abord l’auteur de La liberté n’est pas une marque de yogourt par le biais de ses films, les premiers (et meilleurs): Elvis Gratton, Le temps des bouffons et Pea Soup: «On était assez d’accord sur les idées, pas toujours sur les moyens, rappelle notre libraire d’un jour. J’ai toujours trouvé et je lui ai dit que la forme qu’il employait, surtout dans les médias, desservait son propos. Si tu traites Sheila Copps de crisse de grosse vache, ces mots occultent les raisons pour lesquelles tu la décries. Même quand Falardeau sacrait comme un charretier, moi, j’ai toujours su décoder entre les lignes la démarche de l’anthropologue qui a travaillé sur les luttes de décolonisation en Algérie, en Amérique du Sud. Mais ses crisse de grosse vache avaient tendance à gommer la finesse de ses analyses.»

À propos de la question nationale québécoise, Biz ne cache pas le malin plaisir qu’il éprouve à lire aussi les œuvres d’auteurs dont la pensée se situe aux antipodes de la sienne. «J’ai lu les Réflexions d’un frère siamois de John R. Saul, qui m’a fasciné par sa petitesse et sa bêtise, évoque-t-il par exemple. Je trouve sidérant que ce type passe pour ce que le Canada ait de mieux à nous offrir comme intellectuel; ça m’attriste pour eux, en fait. Il règle le cas de Dumont en sept lignes! Alors que sa propre pensée politique tient sur une napkin! À côté de ça, celle de Dumont a l’air de l’Encyclopædia Universalis. Ce ne sont vraiment pas des intellectuels de même envergure.»

L’art du roman
Le fait de ne pas souscrire aux mêmes idées qu’un auteur n’empêche absolument pas Biz d’apprécier une œuvre sur le plan esthétique. C’est d’ailleurs le cas pour Michel Houellebecq, dont il a dévoré toute l’œuvre, à commencer par Les particules élémentaires pour ensuite revenir à Extension du domaine de la lutte et la poésie, sa musique. «C’est vraiment mon écrivain préféré, malgré ses délires de conservateur, ses théories tellement grosses mais si bien étayées qu’on n’a pas le choix d’y prêter attention, admet-il. Encore là, c’est le style qui m’éblouit. Dans Plateforme, il prédit cinq ans avant les attentats à Bali par les intégristes musulmans. Un grand écrivain ne vit pas seulement dans son époque, il la précède. Pour toutes ces raisons, Houellebecq est à mes yeux le plus grand écrivain francophone actuellement, même si je suis en désaccord avec ses thèses réactionnaires et islamophobes.»

Sensible à la musique des mots, à la fluidité de la phrase, le rappeur n’a que des éloges pour Christian Mistral, dont il avait défendu le roman Vamp au fameux Combat des livres de Radio-Canada: «Vraiment, j’ai tout lu de Mistral; là, tu parles d’un style!» Quoique trop jeune pour se rappeler précisément la sortie de Vamp, Biz s’émerveille de ce qu’un aussi jeune écrivain ait pu lézarder les fondations littéraires de notre société, tout un exploit! «Mais, ajoute-t-il, je voudrais aussi citer Louis Hamelin, dont le roman Cowboy a été une révélation du même ordre pour moi.»

En somme, «c’est vraiment une question de style, insiste Biz. Raconte-moi n’importe quoi, je suis capable d’en prendre, pour autant que le style m’intéresse. C’est pourquoi Madame Bovary écrit à 20 ans, réécrit et recorrigé vingt ans plus tard, est un roman parfait dans sa forme».


Bibliographie :
Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire, Folio Classique, 346 p. | 5,75$ L’Homme rapaillé, Gaston Miron, Typo, 252 p. | 12,95$ Dacnomanie, Jean-Sébastien Larouche, Lanctôt, 142 p. | 14,95$ Raisons communes | La Genèse de la société québécois, Fernand Dumont, Boréal Compact, 260 p. et 394 p. | 14,95$ et 18,95$ La liberté n’est pas une marque de yogourt | Les bœufs sont lents mais la terre est patiente, Pierre Falardeau, Typo, 414 p. et 288p. | 17,95$ et 15,95$ Réflexions d’un frère siamois, John R. Saul, Boréal, 512 p. | 34,95$ Vamp, Christian Mistral Boréal Compact, 346 p. | 14,95$ Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires et Plateforme, Michel Houellebecq J’ai lu, 8,95$, 14,95$ et 14,95$ | 160 p., 320 p. et 354 p. Cowboy Louis Hamelin, Boréal Compact, 480 p. ­| 16,95$ Madame Bovary, Gustave Flaubert, Folio Classique, 516 p. | 7,75$
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