À boire o(ù)u j’écris! (fiction)

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Parce que les seules gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout en un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait « Aaaah! »

Jack Kerouac, Sur la route

Je tangue et je trébuche sur tous les chemins. Ceux pavés d’une vieille route de France, sur des allées détruites, sur des macadams humides ou sur des sentiers, j’erre à la recherche du mot, de la phrase, de l’idée. Et toujours, oui toujours, je cherche des fous.

Les routes qui m’y mènent sont bordées de vignes, de champs d’orge et de vieilles distilleries. Que le soleil cogne dur ou qu’il gèle à fendre les âmes, j’aime tituber, je marche de travers parce que je veux l’extase.

J’aime marcher comme un crabe, la nuit, le jour, au petit matin. Peu m’importe la ville, Montréal, New York, Glasgow, Provincetown, Paris, Cadillac, Rimouski, Créon, Gould : je marche croche, de travers, d’avant en arrière, toujours et partout. Même à Duplan, tiens, où il n’y a plus de route digne de ce nom depuis le 12 janvier 2010.

Je marche à l’envers, question de me faire aller la tête à l’endroit.

J’écris et je bois. Je sais : vulgaire cliché. Mais, depuis le temps, je n’ai plus rien à cacher. Je suis accro, addict, soumis et dépendant. Et c’est volontaire, voulu, souhaité. Je navigue sur les chemins de l’ivresse parce que je le veux absolument. De la soumission volontaire, comme dirait un ami à moi, écrivain lui aussi.

Je bois et je ne veux pas entendre que ce n’est pas dans la bouteille que se tient ni se trouve l’inspiration. Je ne veux pas écrire mou. L’alcool fait démarrer ma machine à délirer, ma machine de folie. L’alcool me fait sortir mon fou, ben raide, mon fou braque, mon fou exagéré. Trop peut devenir trop, je sais, mais pas assez, c’est pire.

Comme d’autres avant moi, je cultive mon aura : en plus de boire, j’aime avoir l’air saoul. Ça participe au spectacle. Que du spectacle. Et l’alcool en fait partie. The piano has been drinking, not me, disait Tom Waits.

Je dis à la fille du bar – n’importe lequel, aucune importance, et n’importe laquelle, aucune importance non plus; un écrivain saoul ça drague dans les bars – que je devrais écrire, ce soir. Et pour écrire il faut que je boive. Elle m’offre deux verres et j’en paie deux autres. Quatre drinks, pour un gars qui sait boire, c’est peu. Trop peu. À peine assez pour sortir une phrase qui se tient toute droite, debout et fière. Se mettre minable pour écrire droit : paradoxe.

« J’écris comme un notaire », m’a déjà dit un écrivain. Lui, c’était quand il n’avait pas de cocaïne. C’est plus grave.

Moi, c’est l’alcool.

***

Je me lève à 5h du matin, encore un peu saoul de la veille. Quand je suis dans les Graves mes amis me saoulent. Ils croient que l’alcool me fait faire de belles phrases, me fait imaginer puis mettre à plat de belles histoires de fous. Mais c’est faux. Ils ont tort. L’alcool ne fait que me faire imaginer de belles choses, mais mes phrases, quand j’ai trop bu, sont alambiquées et je les déteste. Je préfère le manque, le mal de crâne, pour y revenir. La gorge sèche, les lèvres et les dents mauves, je fonds sur mes mots.

Ce n’est pas l’alcool qui me fait écrire, c’est son manque. Et pour que le manque existe, il faut que la nuit dérive.

J’aime écrire près des vignes, de la canne à sucre, près des champs de patate à vodka, ou près des champs d’orge à bière ou à whisky. J’aime écrire quand il y a un alcool futur à proximité. Et un alcool en train de cuver.

***

Il est 5h13 du matin et je carbure au café dans la montagne en haut de Port-au-Prince. Je n’ai pas assez bu et j’écris croche.

Je suis un marin qui n’a plus l’habitude de marcher sur la terre ferme. Pourquoi donc brûler tout ce rhum?

***

Un jour, en bord de Garonne, tout au bout des Premières côtes de Bordeaux, j’étais avec deux amis écrivains que je voulais présenter à d’autres amis. On est arrivé pour le blanc et les huîtres. On est passé à table pour s’envoyer l’entrecôte avec du rouge. S’était-il mis à pleuvoir? Je ne sais plus. J’ai inventé des histoires, ce soir-là.

Dans la cuisine, longtemps après qu’il n’y ait plus rien eu à manger, longtemps après que nous soyons passés à l’armagnac, un ami s’est mis à s’accrocher aux poutres au-dessus de la table pleine de bouteilles vides et de verres pleins.

Il est tombé. Trois fois.

Il a cassé tous les verres. Ça nous fera des tas d’histoires à raconter.

Pendant ce temps, un de nous trois a failli finir dans la Garonne. Il draguait la copine d’un des mecs du coin qui la connaît bien, la Garonne, et qui sait qu’on n’a plus envie de s’y baigner because la boue.

Il était 5h16 du matin et l’écrivain aurait dû écrire.

***

Dehors, les poules caquettent. Il fait chaud, très chaud, et j’aurais envie d’une gorgée, d’une seule petite gorgée tout en haut du smog de la ville tremblante. Je pense à la bouteille de Barbancourt que la dame a laissée là, sur la tablette derrière le bar, je pense aux Prestiges, des bières haïtiennes délectables, tout juste derrière cette porte qui me sépare de la vie.

Pas de vin ici : du rhum et de la bière.

***

Il est 5h20 du matin dans une vieille maison estrienne et il fait froid à faire craquer les dents du fond. Je n’ose pas me lever. Le café me rend fou, et dehors la neige ne fond pas. J’ai de l’eau à bulles dans mon verre. J’essaie de marcher droit mais j’ai le dessous des pieds ronds.

J’écris ici et je voudrais être là-bas. L’alcool me fait voyager sans bouger. Que de kilomètres parcourus assis le cul sur une chaise à imaginer l’ailleurs!

Les mots me manquent, des mots qui ne viendront jamais.

Il est trop tard. Je suis déjà là-bas, ici, ailleurs.

Je devrais boire encore, peut-être.

J’aime écrire pour ne pas être ici.

Un verre, allez, et je sais que je pourrai partir.

 

Michel Vézina
Écrivain, éditeur et ancien chroniqueur en littérature étrangère pour le libraire, Michel Vézina a fait vœu d’art et de culture. Entre deux aventures, il s’y consacre corps et âme.

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