À bas le livre, vive l’amnésie !

4
Même s'ils font semblant de s'en dissocier, nos gouvernants envient les tours de magie de George W. Bush. Descendre sur un porte-avions ou présenter une fausse dinde, voilà, en effet, qui démontre la supériorité intellectuelle du chef républicain. La méthode réjouit dans leur béatitude les téléspectateurs auxquels on ne demande que l'effort du doigt zappeur. La stratégie évite aussi les risques de l'écrit dont on connaît la morbide propension à durer. Seize mots de trop dans un discours présidentiel sur l'état de l'Union et voilà que beaucoup savent que le président est un menteur. Prudence donc : moins de texte et plus de spectacle. Grâce à l'image bricolée, aux effets spéciaux et à la mise en scène, le bon peuple est comblé et dispensé des efforts mentaux épuisants.

Bien sûr, la société n’est pas plus la même quand l’hypnose remplace l’éducation. Peut-être n’y a-t-il plus de société. Les humains survivent, mais pas ce qui les liait. Ils incluent encore dans leurs emplettes leur horaire télé, mais ils ne savent plus pourquoi ils vivent. Chacun(e), sous sédatif télévisuel, reçoit son ballot de certitudes préfabriquées et rend grâces à ceux qui pensent à sa place. Une société, cela ne peut pourtant pas se réduire à ces ghettos hermétiquement isolés. Une société requiert des liens, une mise en réseau, des solidarités et même des désintéressements. La société est à ce point fondée sur l’interdépendance que l’expression « société de consommation » est une contradiction dans les termes. Faire rouler la consommation, ce n’est pas créer une société. Quand le cliché d’un porte-avions ou d’une (fausse) dinde remplace la réflexion et endort la conscience, il n’y a ni société, ni, a fortiori, démocratie. C’est à cette « culture maraîchère » que conduisent l’information spectacle et les talk-shows. C’est elle pourtant que préfèrent les gouvernants myopes.

Il y a cependant, comme dans l’Armorique d’Astérix, des îlots de résistance, des appétits qui refusent la pâtée pré-mastiquée. Rien qui puisse inquiéter les conglomérats voués à la glaciation des lucidités, mais d’occasionnelles dénonciations du mensonge. Il y a encore des livres fiables et structurés et des lecteurs et lectrices capables de recul critique. Il a encore, même au creux d’une presse affadie, des regards qui vrillent à travers le conditionnement. N’en déplaise aux fervents de l’image, c’est l’écrit qui assure l’essentiel de cette résistance. En partie parce que le monde de l’écrit est moins contaminé par la démagogie. En partie parce que lire entretient mieux le doute indispensable à la citoyenneté et à la démocratie.

Preuve ou indice qu’on connaît ces maquisards, les gouvernements néolibéraux torpillent l’écrit et poussent la pensée vers un encéphalogramme plat. Un cerveau qui pense est potentiellement dangereux. Une lucidité qui use de l’écrit pour dégonfler le mensonge, c’est un risque que préfèrent éviter le néolibéralisme et les partis politiques qui le relaient. Mieux vaut favoriser l’homogénéisation, l’uniformité, la foi aveugle, toutes choses que combat l’écrit et que déteste le livre en particulier. D’où la démission devant la concentration de la presse et un dédain vertical à l’égard du livre. Si la presse dépend en totalité ou presque des Black, Murdoch, Péladeau ou Desmarais, domineront les vues entretenues par les conglomérats et les fondamentalistes de la Maison-Blanche. Et si les bibliothèques publiques sont efficacement affamées, elles préféreront les livres interchangeables et négligeront d’offrir une vraie culture aux pauvres comme aux nantis.

Oublions les procès d’intentions. L’inculture et l’instinct grégaire déterminent les choix gouvernementaux plus que les calculs à la Machiavel. Pour expliquer la passivité devant la concentration de la presse et le mépris du livre, nul besoin d’évoquer de noirs complots, car la bêtise suffit. Pour que les médias soient consanguins et que les bibliothèques publiques soient limitées aux besoins épidermiques, il suffit que des décideurs myopes en demandent trop à la réingénierie. Pour accéder à cette myopie, il suffit de lire le moins possible et de réduire les textes aux chiffres qui y règnent. Culture ? Connais pas. Par la suite, privatisation oblige, il sera bien vu de confier à une quelconque boîte à conseils pas trop éclaboussée par les scandales d’Enron ou d’Andersen le soin de charcuter les budgets résiduels des bibliothèques. Les recommandations des tenants de l’État-miniature seront à la hauteur des attentes : les chantres de la globalisation ne soupçonneront jamais la nécessité de diversifier l’offre culturelle, les calculettes prédiront que le mécénat québécois financera tout à l’heure les bibliothèques publiques, des mises en garde s’inspireront du libre-échange et de ses nivellements pour empêcher le Québec de pratiquer enfin un prix unique pour le livre… Ce n’est pas à mère Teresa qu’on confiera la gestion d’Hydro-Québec, mais les rubans à mesurer auront le mandat d’évaluer les impondérables culturels. Quand un gouvernement est assez inculte pour quêter ses orientations culturelles auprès d’une entreprise vouée à la quantification de toutes choses, ne demandons pas si le livre y trouvera son compte. À la rigueur, on se résigne à ce que de tels jeux de rôles affectent les ministères où l’on confond démarchage et programmes publics élaborés pour les copains ; s’agissant de culture, on devrait voir l’incompatibilité radicale entre la spécificité culturelle et la démarche unidimensionnelle de la réingénierie. C’est à l’État d’encadrer l’entreprise privée, pas l’inverse. On peut penser que le ministère québécois de la Culture n’est pas fier de sa confiance mal placée : le rapport acheté au mauvais guichet n’a pas été rendu public. Pareille opacité garde le public à l’écart des réflexions sur sa culture, mais au moins on a assez honte pour cacher le document.

Quand le budget québécois de la culture tarde à s’approcher du un pour cent que visait Lise Bacon, ce n’est pas de réingénierie qu’on a faim, mais de livres, de culture, de diversité dans les sources d’information. Car les livres renseignent et réduisent les risques d’amnésie et de bêtise. Un ministre québécois de la Sécurité publique gagnerait à lire le récit qu’a donné l’ex-ministre John Ciaccia de La Crise d’Oka — Miroir de notre âme (Leméac, 2000). Relire (ou lire) Les Tribuns de la radio — Échos de la crise d’Oka (IQRC, Sauvageau, Trudel et Lavoie, 1995) permettrait aux parents inquiets de constater à quel point est durable et meurtrière une démagogie médiatique et populacière qui rappelle Salem. Ne pas lire, c’est bégayer.

Pourquoi s’inquiéter de ce que les gens votent en moins grand nombre si l’électorat s’imprègne jusqu’à l’os d’une vision unique ? Quand les partis politiques du Québec sont jugés interchangeables par les électeurs, au point que leur popularité s’inverse tous les trois mois, une conclusion s’impose : le consommateur se persuade qu’il peut zapper le gouvernement si celui-ci l’ennuie. Sur cette lancée, le Québec pourrait imiter la Californie et soumettre le gouvernement Charest à un nouveau scrutin pour cause d’impopularité subite… Ce serait bête, mais conforme à ce que valorise l’inculture. Il y aurait peut-être là une forme de justice : un gouvernement qui ne veut ni du livre, ni de la culture, ni d’une presse critique et diversifiée ne doit pas se scandaliser si l’électorat exige que les images changent plus souvent.

Publicité