Sherlock Holmes : Enquête ouverte

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Sherlock Holmes n'est pas fait pour le quotidien, qu'il supporte embrouillé par la drogue. Authentique passionné, il ne fonctionne qu'à plein régime, enivré au parfum du mystère. La passion, sa représentation du moins, ne s'embarrasse guère de la réalité. Elle l'embrase, plutôt : c'est là la grande affaire de la littérature et de ses personnages, coupables souvent d'avoir préféré l'absolu à la mesure. S'identifiant à ces êtres de papier, les lecteurs font parfois basculer le texte dans la marge. Les adorateurs de Sherlock Holmes, lecteurs et auteurs, sont du nombre.

Foule sentimentale

La parution de la deuxième aventure de Sherlock Holmes (Le Signe des quatre, 1890) inaugure le phénomène. Certains lecteurs, entraînés par la narration du docteur Watson, iront jusqu’à demander l’aide du détective. Triomphe s’il en est, qui finit pourtant par ennuyer Arthur Conan Doyle. L’écrivain et médecin y perd un temps qu’il souhaiterait consacrer à une œuvre à ses yeux plus sérieuse. Aussi, Holmes disparaît-il avec son grand rival, James P. Moriarty, dans Le Dernier Problème (1893).

On ne tue pas Bobby Ewing : encore moins Sherlock Holmes. Conan Doyle résiste aux protestations jusqu’en 1901, année où il fait paraître Le Chien des Baskerville. Deux ans plus tard, un éditeur américain le convainc une fois pour toutes de ressusciter le détective. Le voici de retour pour trente-trois nouvelles aventures… de la main de son créateur. Car, sans même évoquer sa destinée au-delà du livre (on ne compte plus les adaptations pour le théâtre, le cinéma et la télévision), Sherlock Holmes enquête encore et toujours.

Plaisir d’initié

L’automne dernier, les éditions L’Archipel faisaient paraître Études en noir : Les Dernières Aventures de Sherlock Holmes. Traduction d’un recueil de textes paru il y a déjà vingt-trois ans, on n’y trouvait qu’une seule aventure digne de ce nom, nouvelle dont la paternité, au demeurant, est douteuse. Dans l’avant-propos, Thierry Saint-Joanis, président de la Société Sherlock Holmes de France, prétend que les Études en noir offrent au cycle canonique « […] ce que les bonus d’un DVD sont à un classique du cinéma ». Pour les « holmésiens » purs et durs, s’entend. Car sous ce commentaire enthousiaste, se cache la phrase qui tue. Pièce en un acte, anecdotes, pastiches et œuvres de jeunesse de l’auteur : un ensemble à la qualité parfois discutable, mal servi par un sous-titre trompeur. Un texte de circonstance, destiné à recueillir des fonds pour l’Université d’Édimbourg, m’a quand même ravi. On y retrouve en quatre pages ce qui fait le charme de l’œuvre originale. La recette ? Une situation initiale confortable, happée par une réplique sèche, une part de raisonnement holmésien et une pincée de cette vieille amitié que lui porte son chroniqueur.

Sherlock et Mary

Réédition de Sherlock Holmes et l’apicultrice (Ramsay, 1998), Sacrifier une reine de Laurie R. King est une belle réussite. Nous sommes en 1915. Orpheline placée sous la tutelle de sa tante, Mary Russell passe l’été de ses 15 ans dans le Sussex. Au cours d’une de ses promenades, elle tombe littéralement sur Holmes, qui s’adonne à l’apiculture pour occuper sa retraite. Le détective gagne ici un second souffle. Watson remplissait certes son rôle de faire-valoir à merveille, jouant fraternellement les employés dociles. Mais en Mary Russell, Holmes trouve enfin une alliée dotée d’un cerveau capable de le confronter, cerveau dont le corps, pour paraphraser Holmes lui-même, n’est toutefois pas qu’un appendice… Nombre de pastiches, depuis maintenant un siècle, ont cherché à normaliser les rapports de Holmes avec les femmes, mais sans pour autant dévoiler un ressort important du roman. On trouve ici une tentative cohérente d’attendrir le célibataire le plus endurci de la vieille Albion. À suivre dans le deuxième volet de la série, Le Cercle des héritières (Michel Lafon, 2004), qui met en scène une secte féministe.

Adler… Irene Adler

Intarissable sujet que l’imperméabilité de Holmes aux charmes des femmes ! Elle résiste à toutes les intempéries… mais se trouve fort ébranlée le jour où le détective est roulé dans la farine par l’ancienne flamme du roi de Bohème, Irene Adler (Scandale en Bohème). On retrouve la belle cantatrice à l’avant-plan dans Holmes contre l’irrésistible Irene, quatrième titre traduit en français d’une série initiée en 1991 par Carole Nelson Douglas. Penelope Huxleigh, la narratrice, y rapporte les exploits de son amie Irene, qui n’aime rien tant qu’épicer son bonheur conjugal avec son nouvel amour d’un petit mystère à résoudre. Succulent ! L’opposition entre la facétieuse et excessive Irene et la discrète et sage Penelope déplace et condense la relation entre Watson et Holmes. La structure narrative use du meilleur de la tradition du palimpseste : le journal de Penelope fait lui-même l’objet, dans l’œuvre, d’une étude par Fiona Witherspoon, universitaire de notre temps, membre de l’illustre Société des amis d’Irene Adler. Puisqu’Irene a bel et bien existé, Sherlock Holmes aussi ! Dès lors, ne reste plus qu’à démêler le vrai du faux dans les détails divergents de leurs chroniques respectives. Mais notre roman ? Prenant souche dans le passé militaire du docteur Watson, il fait montre d’une séduisante virtuosité à enchaîner l’univers fictionnel du limier de Baker Street à celui de l’enquêteuse mondaine. On s’y moque notamment, dans une scène irrésistible d’humour pour les initiés, de la blessure à l’épaule de Watson, qui passe, dans la série originale, à la jambe…

Sir Arthur dans la quatrième dimension

Érotiques débridés, polars gore, les pastiches de la série prennent souvent des formes ludiques ou lubriques. Dans L’Instinct de l’équarrisseur de Thomas Day, nous avons droit à un piquant exercice de science-fiction qui joint les deux.

Holmes et Watson existent. Ils n’évoluent cependant pas à Londres, mais à Londen, dans un monde parallèle au nôtre, d’où ils ont contacté Arthur Conan Doyle pour leur servir de chroniqueur. Dans cet univers étrange cohabitent Humains et Worsh, une race à l’apparence d’oursons, et une pléthore de démons assoiffés de sang. L’Instinct de l’équarrisseur, d’abord paru en 2002 aux Éditions Mnémos, est sacrément bien documenté : le jeune Thomas Day y entremêle anecdotes historiques et détails littéraires du seuil du XXe siècle. Tout cela servi par une écriture aux métaphores taquines, qui laisse ses personnages se révéler par leurs paroles et leurs gestes.

Watson, insatiable goinfre qui dégaine ses deux Colts plus vite que son ombre, apparaît particulièrement relevé dans le rôle de l’inventeur brouillon. Holmes, quant à lui, plus intoxiqué que jamais, d’une cruauté ravie et d’une sexualité débridée, est l’assassin de la reine Epiphany 1ère, appliquant une justice aussi impitoyable qu’expéditive. Enfin, personnage central du roman, Conan Doyle, affublé de sa morgue catholique, apporte ses compétences médicales et un peu d’équilibre à un tandem dont l’efficacité est inversement proportionnelle au volume de scrupules.

Rares sont les êtres de fiction à occuper autant de place que Sherlock Holmes : pastiches, films, jeux vidéos… jusqu’aux faits divers. On apprenait en effet que l’ancien président de la Sherlock Holmes Society, dont la vente d’archives de Conan Doyle avait parfait le désespoir, aurait, en avril 2004, maquillé son suicide en meurtre, s’inspirant d’une affaire de Holmes. Il souhaitait ainsi faire accuser un universitaire américain qu’il tenait pour responsable de la dispersion des documents. Un cas où la passion holmésienne frôle la pathologie. Lumière froide issue du brouillard victorien, entre les crimes de Jack l’Éventreur et l’œuvre de Bram Stoker, le détective est un mythe moderne, alliage paradoxal d’infaillibilité et d’angoisse, en lequel nous trouvons toujours un reflet.

Bibliographie :
Études en rouge, Arthur Conan Doyle, Librio, 126 p, 3,95 $
Le Signe des quatre, Arthur Conan Doyle, Librio, 122 p., 4,95 $
Un Scandale en Bohème, Arthur Conan Doyle, Librio, 123 p., 3,95 $
Études en noir, Arthur Conan Doyle, L’Archipel, 283 p., 29,95 $
Sacrifier une reine, Laurie R. King, Michel Lafon, 346 p., 24,95 $
Le Cercle des héritières, Laurie R. King, Michel Lafon, 284 p., 24,95 $
L’Instinct de l’équarisseur, Thomas Day, Folio, 432 p., 15,95 $
Holmes contre l’irrésistible Irene, Carole Nelson Douglas, Masques, coll. Labyrinthes, 496 p., 14,95 $
Le Testament de Sherlock Holmes, Bob Garcia, Du Rocher, 410 p., 29,95 $

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