Rivages/Noir: L’éclat du mouton noir

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La collection de polars de poche haut de gamme des Éditions Rivages, «Rivages/Noir», fête son 25e anniversaire. Les meilleurs romans policiers écrits par des auteurs de différentes nationalités y trouvent une niche française. Le fondateur et directeur, François Guérif, était de passage au Québec récemment afin de souligner l'événement.

En 1986, à la naissance de «Rivages/Noir», François Guérif passait pour un original, presque un hurluberlu. Quoi, du polar, à l’aube du XXIe siècle? Au seuil des possibles et de toutes les sciences-fictions? Et du polar de luxe, qui plus est, alors, une antinomie? Il y croyait, il y a cru, il y croit. Vingt-cinq ans plus tard, avec plus 740 titres au catalogue dont des locomotives que sont James Ellroy, David Peace ou Donald Westlake, Guérif peut se targuer d’avoir visé juste.

Le noir attire la lumière
L’amour pour le polar lui vient de sa première passion: le cinéma. Fan de films noirs, François Guérif découvre les livres qui les inspirent. Et, les lisant dans leur version originale, en anglais ou en espagnol, il découvre aussi la torture infligée, mœurs de l’époque obligent, aux textes: «Les littératures de genre ont souffert de ce qu’on appelle le calibrage. Une standardisation. Avant, on vendait une collection et, sous prétexte qu’il y avait une marque de fabrique, on arrangeait la traduction, donnait un style, imposait un nombre de pages, triturait les textes.» D’où, croit-il, les préjugés qui continuent encore à faire de l’ombre au genre: «Le roman noir est celui qui reflète le mieux l’époque à laquelle il est écrit. Il est toujours contemporain. Les gens croient qu’il y a une recette, que pour faire un bon policier, il faut un serial killer, une femme fatale, des meurtres. Oui, ça peut y être. Ou pas.» François Guérif donne l’exemple des grands, hors son écurie et toutes époques confondues, qu’il admire. «Dashiell Hammett et La moisson rouge qui, historiquement parlant, n’ont jamais été dépassés. Raymond Chandler et James M. Cain, aussi. Ces gens-là sont entrés dans l’histoire de la littérature», explique-t-il. Et, comme directeur de collection, Guérif est heureux d’avoir instauré le respect du genre: «Chez  » Rivages/Noir « , il y a eu dès le début une volonté de [publier un] texte intégral. On a été les premiers à traiter les auteurs de polar comme des écrivains. Même quand on réédite, on vérifie la traduction: une mauvaise traduction massacre un livre. Je ne comprends pas qu’on ressorte un certain nombre [de ces traductions] encore aujourd’hui, chez  » Folio « . Gallimard publie Jim Thompson, dont le très grand Le démon dans ma peau. Je n’ai pas peur de dire que leur version est une caricature de l’originale. Quand quelqu’un dit à une femme en anglais:  » Est-ce que tu comprends ce que je te dis?  » et qu’on traduit par  » Est-ce que t’as entravé la coupure? « , c’est triste, et c’est ce qui a encouragé les gens à dire que le polar était mal écrit.»

Un catalogue so(m)brement raisonné
La collection «Rivages/Noir» propose des textes qui viennent des États-Unis, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, du Japon ou de l’Amérique latine. Des livres contemporains et, chaque année, quelques curiosités ressorties des combles, des introuvables que Guérif traque avec soin. Pour aider le lecteur à se dépatouiller dans le vaste catalogue, l’éditeur a conçu des familles de titres. «Quelques noms d’auteurs attirent plus la lumière, affirme-t-il. Je voulais diriger l’attention sur les moins connus. L’idée est de dire, par exemple, que si vous avez aimé Dennis Lehane, vous devriez aimer Jack O’Connell.» Naissent ainsi, pour pousser les poulains, une vingtaine de branches thématiques regroupant certains titres: «Derrière le miroir», «Quand la femme s’en mêle» ou «Blues in the Night». Quand Guérif parle de ses auteurs, le respect perce, comme l’affection, discrète: «Un type que j’adore, mais que j’ai du mal à vendre, c’est Jack O’Connell et son Porno Palace. Il y a aussi Janwillem van de Wetering, qui invente un roman policier zen. Il choisit la ville la moins violente du monde pour y situer ses livres! En 2009, j’ai eu un coup de foudre pour le premier roman de l’Australien James Bradley, Le résurrectionniste. Ça se passe chez les déterreurs de cadavres à l’époque victorienne: c’est très fort.»

Qui ne risque rien n’a rien
Son meilleur coup demeure la prise de James Ellroy. Sans savoir que Lune sanglante avait été refusé par les autres maisons françaises, Guérif craque. Problème: le roman fait partie d’une trilogie et, pour acheter les droits, il faut miser sur les trois titres. Un gros montant, de quoi faire craquer la collection encore jeune en cas d’échec commercial de la trilogie: «La seule chose dont j’étais sûr, c’est que j’avais un grand auteur entre les mains. Ellroy est d’une extraordinaire efficacité, d’une violence rarement rencontrée, et il garde en même temps une distance face à cette violence.» L’éditeur joue à quitte ou double. Le reste appartient à la petite histoire du polar. Meilleur vendeur de la maison, James Ellroy est élevé au rang de phénomène. Le dahlia noir, relancé en 2006 par le film de Brian De Palma, frôle le million d’exemplaires vendus: «On se disait qu’avec un film, même pas très bon, on allait en revendre 20 000. On en a revendu 180 000. Ellroy est un cadeau du ciel. Chaque année, tous les titres se vendent, régulièrement, et ce, depuis vingt ans.» Ellroy revient en 2010 terminer sa trilogie «Underworld USA» avec Blood’s a Rover, attendu depuis huit ans.

Et pour l’avenir? «Je voudrais arriver au numéro 1000 de la collection», admet François Guérif, qui pense également à une prochaine retraite: «Y’a de quoi publier! s’exclame-t-il. Il y a en Amérique du Sud et en Espagne un nouveau courant très fort, sans oublier les Français. Mais Rivages est une maison indépendante, à un seul actionnaire. La situation demeure imprévisible.» Lui qui en a tant lu, croit-il qu’on risque de devenir fêlé à trop flirter avec le polar? «Dans Les misérables, Victor Hugo résume très bien [la situation]:  » L’homme qui ne réfléchit pas vit dans l’obscurité, cite-t-il de mémoire. L’homme qui réfléchit vit dans l’aveuglement. Nous n’avons que le choix des noirs. « »

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