Notre monde

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Arne Dahl est né en 1963. On dit qu'il s'agit du «pseudonyme d'un auteur, critique et collaborateur de l'Académie suédoise». Il n'y aurait peut-être qu'un pas à faire entre ce mystère et Misterioso, le titre de ce premier roman d'une série de huit. Sans connaître sa véritable identité, on peut toutefois affirmer de lui qu'il fait partie de cette nouvelle génération d'écrivains suédois qui racontent des histoires tout en mettant en scène de manière critique et réaliste les milieux sociaux, les conditions de travail et les relations privées dans lesquels évoluent les policiers.

Oui, Misterioso est le titre d’un album de Thelonious Monk, et selon Dahl, il existerait une version illégale du disque où, à la suite de «Round Midnight», on retrouverait la pièce «Risky», une improvisation dangereuse qui tenterait d’évoquer le brouillard, d’où son titre.


Mystère et brouillard
Le livre s’ouvre sur une scène policière ordinaire. Des otages sont séquestrés. Paul Hjelm, policier, s’approche et, sans sommation, abat le ravisseur. Ça ne se fait pas et Hjelm sait qu’il risque une suspension, voire son expulsion du service de police. Et la convocation ne traîne pas. Mais plutôt que de le virer, son commissaire le mute dans un nouveau groupe, expérimental et secret, qui s’appellera bêtement le groupe A, et qui devra combattre un tueur en série qui s’amuse à supprimer des piliers de l’économie suédoise. La police en fait une affaire de sécurité d’État.


Enquête complexe et difficile, parce que jusqu’au quatrième, les meurtres sont presque parfaits. Le tueur ne laisse aucune trace, et son modus operandi est terriblement efficace. Il s’introduit dans les maisons de ses victimes, les attend, puis leur met deux balles dans la tête, avant de tout nettoyer en écoutant «Risky». Il retire même les balles des murs dans lesquels elles se fichent après avoir traversé le cerveau des victimes.


Misterioso n’est pas seulement l’histoire d’un tueur en série, ce serait trop bête. Misterioso, c’est surtout le regard acéré d’un écrivain sur la manière d’envisager les relations entre la politique et l’économie, non seulement en Suède, mais dans toute l’Europe. L’action se situe en 1997. Le récent souvenir de la chute du Mur obnubile encore le Vieux Continent. La mafia russe étend son emprise sur toute l’Europe; la nouvelle économie fait de plus en plus de victimes innocentes; le racisme est dans tous les regards; les disparités régionales font rage, les capitales regardent les régions de haut (et vice-versa); les idées de droite et de gauche s’entrechoquent; nous sommes bel et bien dans la réalité d’un monde connu. Et Misterioso est non seulement une histoire haletante et contemporaine, mais aussi le constat d’une époque.


À genoux!
Quel titre, mes amis, quel titre! Une de mes amies a pleuré en tombant dessus. Elle va publier son premier roman en janvier, et c’est exactement le titre qu’elle avait en tête… Enfin, va falloir trouver autre chose.


Stanley Kent est retrouvé, assassiné à genoux à côté de sa Porsche, sur le Belvédère de Mulholland Drive à Hollywood. Harry Bosch est chargé de l’enquête, mais comme le FBI en fait une affaire de sécurité nationale (le docteur Kent, spécialiste en traitement aux radiations, s’est fait piquer un caisson plein de capsules de césium), Bosch se fera mettre pas mal de bâtons dans les roues. Les agents fédéraux pensent que l’agent radioactif a été volé par des factions islamistes pour en faire une bombe sale, et du coup, le meurtre d’un citoyen passe au second plan derrière la recherche du césium. Pas pour Bosch, toutefois, qui bien entendu découvrira le vrai meurtrier.


Écrit avec cette verve qu’on lui connaît, rien n’est trop long ni inutile dans ce roman de Connelly. On lit sur le bout de sa chaise, on parcourt les pages comme si on assistait à un concert rock, en dodelinant et en ayant l’impression que nos jeans flottent sous la pression des basses hurlantes. Et Connelly, un peu à l’instar de Dahl, double son intrigue d’une critique bien sentie de ce monde qui est le nôtre.


En abordant la paranoïa sécuritaire qui nous fait, depuis sept ans maintenant, nous imaginer que chaque accident d’avion, chaque commande de nitrite, chaque scandale alimentaire, est une nouvelle attaque terroriste, Connelly laisse entendre qu’on peut aussi se servir de cette paranoïa collective pour mener en bateau les enquêteurs, pour cacher d’autres magouilles, de vulgaires affaires de mœurs ou un crime passionnel ordinaire.


Et si toutes les pages du livre ont tendance à vous scotcher au siège, les vingt dernières vous passent dessus comme un tracteur déchaîné, toutes herses dehors! Ça déchire…


Secrets
Non, Jean-Paul Dubois ne fait pas dans le suspense ni le polar. Mais l’intrigue de son dernier roman, Les accommodements raisonnables, n’en tire pas moins à boulets rouges sur une certaine façon de vivre qu’adopte en ce début de millénaire une grande partie de notre monde, qu’il soit européen ou américain. Malgré son titre, ne vous attendez surtout pas à un opus sur la cohabitation des religions. Non, et même si la politique (surtout française) apparaît en filigrane derrière cette histoire plus que personnelle, il s’agit bien de ces accommodements qui font de la vie une chose… envisageable.


Tout s’écroule autour de Paul Stern. Ses convictions, ses certitudes, volent une à une en éclats. Alors qu’il se rend à Hollywood pour travailler sur l’adaptation bidon d’un roman français, sa femme se fait interner dans une maison de repos; son père, centriste croyant, qui vient d’hériter de la fortune de son frère décédé et de droite, annonce son athéisme caché et décide de s’approprier la vie rêvée de son frère, jusqu’à la maîtresse de ce dernier. Et à Hollywood, Paul rencontre le sosie de sa femme perdue, une Anna avec trente ans de moins, de qui il tombe amoureux.


Les accommodements, c’est ne rien dire, c’est garder tout caché, c’est vivre avec tous les écarts de ses proches, chacun ayant tout à cacher. «  » Dans ma réalité, c’est à peine si tu es là  » [dit Anna]. Cette phrase me hantait. Je voulais interroger Grandin sur cette réalité, justement, sur ces liens invisibles qui nous reliaient les uns aux autres, qui faisaient que nous étions tous censés avoir envie de vivre un jour de plus. Et que pour cela, nous étions prêts à tous les compromis, tous les accommodements raisonnables. »


Sans s’attarder aux mêmes maux que Dahl et Connelly, sans nous montrer de manière aussi macroscopique les faces morbides de notre siècle, Dubois touche un mal pire que tous les autres: le laisser-faire, l’effacement de nos responsabilités personnelles, la compromission décadente.


Les pires mensonges ne sont-ils pas ceux qu’on se fait à soi-même?

Bibliographie :
Misterioso, Arne Dahl, Seuil, coll. Policiers, 334 p., 29,95$
À genoux!, Michael Connelly, Seuil, coll. Policiers, 236 p., 29,95$
Les accommodements raisonnables, Jean-Paul Dubois, Éditions de l’Olivier, 260 p., 29,95$

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