Nos légendes au rang des contes classiques : Quand Martine Latulippe et Auzou nous racontent notre histoire

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La tradition orale était autrefois le fait de gens de peu d’instruction qui, pour la majorité, ne savaient ni lire ni écrire. L’art de raconter des histoires venait donc combler un besoin d’évasion inspiré par ces longues soirées où le silence prenait trop de place et semblait ainsi allonger des saisons déjà trop longues. Les émotions recherchées par l’auditoire allant du rire à la peur, c’est cette dernière qui prévalait souvent dans ces histoires racontées de génération en génération, se colorant chaque fois d’une nouvelle teinte, d’un élément ajouté, mais fidèle à cette base de vérité qui avait motivé l’expression et la diffusion d’un fait voulu fantastique dès le départ. La légende naquit ainsi.

Les éditions Auzou ont lancé ces dernières années une très belle série de contes pour enfants appelée « Les p’tits classiques » et qui revisite admirablement ces histoires éternelles que sont Le petit chaperon rouge, Blanche-Neige ou Alice au pays des merveilles. Au total, une trentaine de contes classiques ont été publiés avant que l’éditeur français ne prenne l’heureuse décision de traverser l’Atlantique pour venir entendre ce que nos « quelques arpents de neige » avaient à raconter. On contacte alors Martine Latulippe, auteure jeunesse prolifique à la réputation plus qu’établie et digne héritière des Louis Fréchette, Jean-Claude Dupont et autres transmetteurs d’une tradition orale qui ne « veut pas mourir », comme le dit la chanson. C’est que l’auteure a déjà concocté sa délicieuse série « Julie », qui revisite chacune des légendes majeures du Québec pour le plus grand bonheur de la présente jeunesse. Elle devient donc le choix tout attitré pour l’ouverture d’une nouvelle série de « P’tits classiques québécois », initiée par la maison européenne, pour nous raconter notre histoire à nous.

C’est d’une façon des plus appropriée que Martine Latulippe s’est découvert une véritable passion pour les légendes : dans la noirceur autour des feux de joie lorsqu’elle travaillait dans les camps de vacances. Chaque soir où les jeunes avaient soif d’« épeurance », elle mettait à profit ses aptitudes à susciter les images au son des mots et se rendait compte du pouvoir évocateur de ces histoires presque aussi vieilles que notre arrivée en Nouvelle-France.

Quatre premiers titres devaient donc être choisis pour lancer la série et ceux-ci devaient être assez relevés en thématique et en substance pour intéresser un lectorat francophone dépassant nos frontières. On sélectionna donc La dame blanche qui raconte l’histoire de cette jeune fille éperdue par la perte de son fiancé tué par l’armée anglaise. Celle-ci s’enfuit alors à tout jamais pour réapparaître de temps à autre dans la chute Montmorency. On choisit aussi Alexis le trotteur qui, même si cette histoire n’a rien pour empêcher les enfants de dormir, n’en demeure pas moins le récit d’un être hors du commun qui, se prenant pour un cheval, pouvait rivaliser de vitesse avec ceux-ci, même jusqu’au cheval-vapeur. Il fut toutefois rattrapé par un train qui le tua et le fit ainsi passer à la postérité. La troisième histoire est celle du tristement célèbre Bonhomme sept-heures, cet être laid et ignoble qui venait enlever les enfants qui ne voulaient pas aller dormir et qui prend sa source dans le « ramancheur » d’autrefois, lequel faisait crier les parents de douleur lorsqu’il leur « settait les bones », comme on disait alors. Et enfin, le dernier titre et non le moindre, la fabuleuse Chasse-Galerie, avec ce canot maléfique qui ramenait les bûcherons des chantiers vers leur douce et leur famille la nuit de la veille du jour de l’An et dont une version cinématographique, parue cette année, fait foi de la vivacité de notre répertoire légendaire. Les textes de chacun de ces albums d’environ une vingtaine de pages relèvent un travail méticuleux à l’image de ces peintres miniaturistes qui arrivent à mettre moult détails sur une surface restreinte. De plus, l’auteure a inséré des renseignements d’appoint qui apportent un petit côté informatif au récit. Les magnifiques images, réalisées en majorité par des artistes québécois, il faut le dire, illustrent de façon actuelle et admirable les différentes actions et émotions suggérées par les mots de madame Latulippe.

Il faut féliciter les Éditions Auzou pour cette belle initiative et surtout pour avoir confié le travail à une auteure et des illustrateurs d’ici pour mener à bien ce projet. De plus, on y lit que les histoires se passent au Québec et non pas au Canada, comme c’est souvent le lot de plusieurs parutions françaises ce qui, sans excès de nationalisme, n’en dilue pas moins la nature de ce que nous sommes fondamentalement. C’est avec une grande fierté que nous devons faire en sorte que ces livres soient découverts par de nombreux enfants, surtout en cette époque où de plus en plus de cultures différentes viennent enrichir le Québec et ne demandent pas mieux que de faire leurs nos us et coutumes. Nos « P’tits Classiques » à nous sont maintenant érigés au sein de la grande famille des contes immortels pour enfants. À nous de les propager allègrement comme on le faisait à l’époque près de l’âtre du foyer, dans la noirceur et le silence de l’hiver.

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