Nos adolescents, ces boudeurs d’albums

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Nous vivons dans un monde où l'image est omniprésente. Les jeunes savent très bien décoder ce langage non verbal, non écrit, et ils adorent ça. Alors pourquoi la majorité d'entre eux boudent-ils les albums ?

Nous vivons dans un monde où l’image est omniprésente. Les jeunes savent très bien décoder ce langage non verbal, non écrit, et ils adorent ça. Alors pourquoi la majorité d’entre eux boudent-ils les albums ?

Les idées préconçues à l’égard des livres où l’illustration domine sur le texte ne datent pas d’hier : on aime croire qu’ils sont inoffensifs et donc nécessairement enfantins. En fait, pour la plupart des adultes, ce ne sont que des livres pour les tout-petits. En agissant de la sorte, ces adultes croient militer pour la bonne cause : celle de voir les jeunes devenir de « bons » lecteurs puisque, pour eux, la lecture ne peut être sérieuse que lorsque le livre contient une écriture serrée et un texte construit sur plusieurs pages. Ce préjugé se répand sans souci d’exactitude, car rares sont ces mêmes adultes qui vont chercher à valider ce lieu commun. L’erreur continue donc à se propager sans heurts ni remords mais non sans conséquence : on se prive ainsi d’une littérature riche et actuelle.

La bande dessinée a longtemps souffert de cette intolérance à l’image, mais voilà une autre histoire. L’album, pour sa part, souffre encore et bien davantage de ce carcan isolant puisque celui-ci est double : pour atteindre l’album on doit d’abord franchir la frontière qui sépare l’adulte de la littérature jeunesse.
Ce défi d’élargir les horizons de la littérature jeunesse me plaît et l’album, parce qu’il est celui qu’on abandonne le tout premier, sera mon cheval de bataille.

Laissons-là les préjugés tenaces : je vous invite à lire et relire le magnifique album de Marie-Francine Hébert et Janice Nadeau, Nul poisson où aller. Dans un langage hors du commun, la jeune narratrice nous raconte la guerre, la fuite et ce regard de l’Autre, ce voisin devenu son bourreau. Chaque mot a sa place, chaque phrase soulève une vague d’émotion intense. Devant le caractère irréel d’une guerre fratricide, comment ne pas se sentir concerné ?

Passons de l’actualité politique à l’art dramatique et offrez-vous le plaisir de découvrir Sophocle avec votre adolescent. L’Antigone, publié chez Milan, adapté par Gita Wolf et Sirish Rao et illustré par Indrapramit Roy, est absolument sublime et l’essentiel du message de ce dramaturge de l’Antiquité grecque y est conservé. Voyez aussi l’adaptation de Roméo et Juliette par Michael Rosen et Jane Ray chez Gautier Languereau. Vous serez séduits et touchés par la justesse du ton et l’originalité de la présentation : le texte intégral et l’adaptation se superposent en cascade pour faciliter la compréhension du récit sans en altérer la beauté. Plus près de nous, La Cité du fleuve, une remarquable pièce créée pour sortir de leur isolement ces femmes immigrantes qui ont du mal à s’intégrer. Elles sont souvent recluses dans une toile de traditions et d’interdits qui sont en contradiction avec le système de valeurs de leur société d’accueil. Une bouleversante incursion dans un monde qui nous frôle sans nous toucher vraiment et que nos yeux d’Occidentaux perçoivent, bien à tort, comme un refus de participer à la vie de leur nouvelle communauté. Un véritable cri du cœur qui est en fait un appel à la tolérance et au respect d’autrui, écrit par Gérard Gelas sur des illustrations de Laurent Corvaisier et une préface signée Erik Orsenna.

Tous ces titres sont des œuvres littéraires à part entière, et je pèse mes mots. Ils sont, en plus, de véritables petits chefs-d’œuvre, puisqu’ils ont en commun l’honneur d’avoir inspiré des créateurs d’images. Ces illustrateurs et illustratrices méconnus travaillent parfois dans l’ombre d’un texte et trop souvent dans l’ombre du mépris qu’inspire la littérature jeunesse pour les adultes en général et les littéraires en particulier.

D’où mon cri à moi : À bas les œillères de vos préjugés et vive la littérature jeunesse ; chers ados, libérez-vous !

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