Michael Morpurgo: À travers les yeux d’un autre

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Et si, pour changer, on se mettait dans la peau d’un personnage? Pour de vrai, je veux dire. Peu importe qu’il soit petit garçon, jeune soldat, cheval ou chien. Puis ressentir, voir, entendre, croire : vivre en lui, littéralement. Y croire si profondément qu’on peine à s’en sortir indemne… Au lendemain, vivre un deuil, diriger les yeux vers le soleil levant et être heureux d’être là, vivant. L’apprécier réellement.

Cette force extraordinaire, cette qualité d’écriture, Michael Morpurgo la possède. Âgé de presque 70 ans, cet auteur prolifique a livré, en moins de trente ans, une centaine d’histoires dont on ne peut se lasser. Le roman qui l’a révélé comme auteur est le même qui fut adapté au grand écran il y a quelques mois : Cheval de guerre. Nous suivons Joey, cheval de ferme devenu cheval de guerre lors de la Première Guerre mondiale. C’est donc à travers ses yeux que nous parcourons le monde, pendant plusieurs années, alors qu’il évolue sur le front en France et qu’il passe du camp anglais au camp allemand, puis se retrouve chez les Français, avant de revenir chez les Anglais. L’émotion est d’autant plus grande que Joey raconte sa vie et celle de ses compagnons sans parti pris, et ce, qu’ils soient humains ou chevaux. C’est la vie et la mort d’êtres vivants qui est dépeinte dans ce roman. Mais au-delà des émotions et des descriptions de la dureté de la guerre, c’est le moment présent imposé qui m’a touchée. Alors que nous, humains, pensons toujours à demain, qui de mieux qu’un cheval à qui on a infligé cette guerre cruelle pouvait apprécier la proximité chaleureuse d’autres chevaux.

Apprécier le beau du moment alors que la cruauté est partout est d’ailleurs un thème récurent chez Morpurgo. Il désire même l’inculquer à ses premiers lecteurs. Dans Rex, le chien de ferme, petit roman pour apprentis lecteurs, c’est à travers les yeux d’un chien que nous suivons l’aventure, que nous apprenons l’importance – mais surtout l’évidence – de vivre le moment présent. Lorsque la petite Lila demande à son bon toutou s’il sait quel jour on est, Rex répond : « Question idiote! Bien sûr, je le sais! C’est le lendemain d’hier et la veille de demain. »

Le secret de grand-père, présenté comme une suite à Cheval de guerre, a été écrit longtemps après ce dernier et est adressé à un lectorat plus jeune, bien qu’il soit tout aussi intéressant. C’est d’ailleurs une des très grandes forces de Michael Morpurgo : peu importe le public visé, ses livres captiveront les petits comme les grands. Dans cette histoire, le grand-père, c’est Albert, le maître de Joey, du précédent Cheval de guerre. À son petit-fils, il raconte les histoires du temps où il était au front, des histoires de grandes amitiés. Un secret qui pèse lourd lui sera même révélé. Un livre qui fait du bien, encore une fois.

Le récit qui m’a le plus émue est celui du Soldat Peaceful. L’aphorisme carpe diem (« Cueille le jour sans te soucier du lendemain ») reste une priorité. Ici, c’est pour se souvenir. Toute une nuit durant, Tommo Peaceful s’efforcera de rester éveillé afin de se rappeler. Se rappeler sa vie de jeune garçon, de quelques moments difficiles, mais aussi de ses moments de bonheur en compagnie de son grand frère Charlie, de Big Joe chantant « Oranges et citrons », de sa mère au fort caractère et de la belle, belle Molly. Charlie profitera du moment pour se souvenir jusqu’au lendemain, puis repartira au lever du soleil, le sourire aux lèvres, la peine au cœur.

Parce que Morpurgo ne cède pas aux modes, ni dans les thèmes ni dans le ton, ses romans seront lus longtemps, c’est certain. Et ils resteront gravés au cœur de chacun de ses lecteurs comme le souvenir de compagnons qui ont réellement existé…

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