La littérature pour la jeunesse aujourd’hui

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Qu'on le veuille ou non, la littérature pour la jeunesse naît toujours d'un désir de transmission, chaque époque léguant à travers elle les valeurs qui lui tiennent le plus à cœur. Si, jusque dans les années 1960, les vertus nationalistes, religieuses et sociales étaient au centre des lectures pour la jeunesse, des valeurs plus humanistes leur ont succédé. L'anonymat des villes, l'éducation plus axée qu'autrefois sur le développement individuel, l'importance des loisirs, le métissage des populations expliquent les grands thèmes favoris d'aujourd'hui : la connaissance de soi, l'humour, l'imaginaire, la vie dans la collectivité familiale, scolaire ou urbaine, l'ouverture au monde et l'acceptation des différences.

Premiers livres

Chaque âge de la vie a ses propres préoccupations. Pour les tout-petits, on ne s’étonnera pas que l’univers ne dépasse guère les murs de la maison ou de la garderie. Des séries comme
« Puce » (La courte échelle),« Ralboul et Lolotte » (Les 400 coups) accroissent le sentiment de sécurité et stimulent l’esprit d’observation. « Polo », le souriceau (La courte échelle), invite à la réflexion, tandis que
« Petit Héros » (Les 400 coups) traite des premières conquêtes de la vie. Pour les 3-8 ans, de très nombreux albums favorisent la connaissance de soi (Un avion dans le pommier de Berthelet et Laverdière), font réfléchir le lecteur sur son comportement (Pas encore le bain ! d’Entremont et Favreau), sur l’importance des sentiments (Le Trésor de l’ogre de Marchand et Fanny), tous publiés au Raton Laveur, ou sur l’environnement (série « Stella » de Gay, Dominique et compagnie). À cet âge, on peut initier l’enfant à des réalités moins immédiates, comme le fait la collection « Ombilic » des Éditions de L’Isatis, qui explique certains phénomènes physiologiques (rhume, système urinaire) avec une bonne dose d’humour. L’ouverture se fait aussi vers l’Autre, par l’intermédiaire du conte : les Éditions du soleil de minuit publient des albums bilingues (français/langues autochtones) de contes inuits et amérindiens, et de nombreuses publications proposent des récits populaires venus du monde entier, tels que L’Oranger magique (Haïti), Turlututu, rien ne va plus (Afrique occidentale) ou Le Premier Printemps du monde (conte innu), tous publiés par Les 400 coups. L’album n’est plus uniquement destiné aux jeunes enfants, comme le prouvent Marcel et André de Pratt (La courte échelle) et Nul poisson où aller de Hébert et Nadeau, ou encore Thésée et le Minotaure (Les 400 coups), qui séduit tous les amateurs de récits mythiques.

Mini-romans et premiers romans

L’épaisseur et la difficulté des romans s’accroissent avec les compétences des lecteurs. Dans cette catégorie de romans, comme dans ceux qui sont destinés aux plus vieux, la vie quotidienne peut être abordée selon trois points de vue différents : humoristique (ex : la série de Simard sur les jours de la semaine, Le Démon du mardi, Le Monstre du mercredi, etc., Soulières Éditeur), dramatique (Guillaume ou la nuit ou La Petite Fille qui ne souriait plus de Tibo, Soulières Éditeur) ou poétique (les séries « Julia », au Boréal, et « Jomusch » de Duchesne, chez Dominique et compagnie ; Pourquoi le monde est comme il est et autres romans de Trudel, à La courte échelle ; Christophe au grand cœur de Loignon, chez Dominique et compagnie, etc.). À cet âge, les possibilités de lecture s’ouvrent sur le fantastique et le roman policier. Dans la première catégorie, mentionnons Donovan et le secret de la mine de Tremblay, L’Enlèvement de la mère Thume de Chabin (Boréal). Au rayon des petits polars, la collection « Caméléon » chez Hurtubise HMH offre un grand choix d’histoires à suspense. 15, rue des Embuscades de Stanké et Vincent constitue un cas très intéressant de roman policier épistolaire. Certains romans (Le Chant des cloches de Laflamme ; La Folie du docteur Tulp de Boucher Mativat, Pierre Tisseyre) transportent les jeunes lecteurs dans le passé. L’ouverture au monde est plus grande que dans les livres destinés aux très jeunes. Justine et le chien de Pavel de Gagnon (Soulières Éditeur) évoque la situation des migrants, tandis que Le Seul ami et L’Homme à la bicyclette de Meunier (La courte échelle) traitent respectivement du handicap et de la marginalité et que Ping Pong contre Tête-de-Navet de Poulin (Québec Amérique) parle de difficultés d’intégration et de racisme en milieu scolaire. Parfois, le lecteur se trouve plongé dans un autre pays, comme dans Yasmina et le petit coq de Dauchelle (Pierre Tisseyre), dont l’action se déroule au Sénégal.

L’adolescence

Préadolescents et adolescents ont à leur disposition des œuvres plus longues, plus élaborées qui traitent de problèmes particuliers à leur âge : adolescences difficiles (Maître du jeu d’Apostolska) ou situation familiale perturbée (Une famille et demie de Poudrier), publiés chez Québec Amérique. Retrouver Jade de Somain (Soulières Éditeur) accomplit le tour de force d’aborder la question du suicide des adolescents sur un ton qui n’est ni triste ni dramatique. Le Nul et la Chipie de François Barcelo (Soulières Éditeur) offre au lecteur un duo hilarant composé du grand-père et de sa petite-fille, qui commentent (différemment) les mêmes événements. Le choix de romans historiques s’élargit ; un nom s’impose dans ce domaine, celui de Josée Ouimet, qui publie à la fois chez Hurtubise HMH et chez Tisseyre. La collection « Atout Histoire » chez Hurtubise HMH aborde un bel éventail d’époques. Pour les amateurs de science-fiction, de fantastique et de mystère, les Éditions Médiaspaul constituent la référence absolue, mais on retiendra aussi certains romans publiés ailleurs, comme LLDZ de Lazure, Une nuit à dormir debout de Larouche ou Les Mémoires interdites de Lamontagne.

Documentaires

Le documentaire nous parvient généralement sous forme de traductions d’ouvrages américains, mais on relève quelques exceptions notables. Les collections « Ciné-faune » et « Savais-tu ? », chez Michel Quintin, allient sérieux scientifique et humour pour faire connaître divers animaux de notre environnement immédiat. À mi-chemin entre fiction et documentaire, la collection « Safari », chez Tisseyre, présente des enfances différentes dans des contextes nationaux traditionnels. Illustrée de photos d’archives, la collection « Mémoire d’images » aux 400 coups est établie selon un concept novateur. Québec Amérique publie également de très beaux documentaires dont les titres disent le contenu : L’Atlas des océans, Mon album de l’univers, Le Corps humain, Encyclopédie junior des sports et bien d’autres encore.

Il aurait fallu aborder aussi d’autres aventures éditoriales dignes de mention, comme la collection de poésie pour adolescents à La courte échelle, les livres de chansons colligées par Major chez Fides, les récits imaginés à partir de tableaux de peintres québécois, publiés aux 400 coups, les biographies de personnes célèbres parues chez XYZ. L’offre est exceptionnellement variée : il y en a vraiment pour tous les goûts et tous les besoins.

*Françoise Lepage a enseigné la littérature pour la jeunesse à l’Université d’Ottawa. Elle est l’auteure d’une Histoire de la littérature pour la jeunesse : Québec et francophonies du Canada suivie d’un Dictionnaire des auteurs et des illustrateurs (David, 2000), qui a été triplement primée, ainsi que d’une biographie de Paule Daveluy intitulée Paule Daveluy ou la passion des mots (Pierre Tisseyre, 2003). Elle a coordonné la publication d’un collectif, La Littérature pour la jeunesse 1970-2000 (Fides, 2003). Elle est présentement, directrice de collection aux Éditions David, critique littéraire pour diverses revues, et auteure pour la jeunesse. Elle a signé trois petits romans pour les jeunes de 8 à 10 ans (L’Interligne, 2003-2004) et a redonné vie à un conte du Canada français dans Le Noël de Florent Létourneau (Les 400 coups), album splendidement illustré par Bruce Roberts.

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