Entre la connaissance et le divertissement

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Le monde du livre jeunesse déborde de choix, bien conçus et bien assemblés, pour apprendre et se divertir — souvent simultanément.

Ils reviennent chaque automne comme la chute des feuilles et la première neige. Une cohorte colorée, pour la plupart de grand format, débordante de couleurs, d’images, d’idées et de connaissances, qui peuvent instruire, distraire ou faire rêver. Des enjeux du monde moderne à la vie de nos ancêtres lointains, du règne animal aux réalisations humaines, des arts aux métiers, tous les sujets sont couverts, avec des approches qui cherchent à se renouveler et à se démarquer dans un environnement chargé.

Par exemple, comment parler des grandes figures de l’histoire sans tomber dans le plus pur panégyrique ou l’encyclopédie classique? On peut créer une Encyclopédie des cancres, des rebelles et autres génies, une belle galerie de parcours atypiques et véritablement exceptionnels. Winston Churchill, Albert Einstein, Agatha Christie, Sacha Guitry, l’étonnante révolutionnaire Olympe de Gouges, François Truffaut et ses 400 coups de jeunesse, Thomas Edison ou Alexander Graham Bell y sont réunis particulièrement par leur parcours éducatif, disons… alternatif. L’un fait l’école buissonnière, l’autre apprend toute seule, plusieurs s’emmerdent royalement sur les bancs d’école et font les malins pour se désennuyer. Tout ça en trouvant, en chemin, de quoi garder leur attention suffisamment pour en faire une vocation, une passion, une vie.

Car si les premiers de classe font généralement de bons citoyens, c’est peut-être à ceux qui ne tiennent pas dans le moule que revient le privilège de vraiment dépasser les bornes de l’ordinaire. Avec des conceptions parfois étonnantes de la façon de mener sa vie. «Le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme», déclare par exemple Churchill, qui en connaissait un rayon là-dessus. Pour aller jusqu’au bout, comme ces personnages connus mais toujours surprenants, il en faut, de la persévérance, ça c’est sûr.

Du sérieux, s’il vous plaît
Évidemment, pas besoin de chercher à faire différent pour réussir un livre. Prenez par exemple L’Agriculture racontée aux enfants, de Philippe J. Dubois et Élise Rousseau, qui offre un tour d’horizon solide et structuré de l’évolution de ce métier essentiel à la survie de l’homme. Partant des origines de l’agriculture par la sélection des plantes et la domestication des animaux, il y a des milliers d’années, l’ouvrage traite des techniques, des types de culture, de la diversité des pratiques du nord au sud de notre planète, et s’interroge enfin sur l’avenir de l’agriculture et ses effets sur l’environnement. De très belles photos viennent animer des pages informatives et bien organisées, dans cet ouvrage plus systématique qu’original — ce qui n’est pas, encore une fois, nécessairement un défaut.

Même que parfois, à trop vouloir se distinguer, on peut réduire son impact. Prenez ce livre intitulé Ouvre-moi (sous-titre ambitieux:…et tu sauras tout sur tout!), qui mélange tous les genres et les styles allègrement, dans une espèce d’encyclopédie «ultra-clippée», où s’entremêlent des notions parfois divergentes. Un intitulé en trois mots-clés, en haut à gauche de chaque double page, décrit ce qu’on y retrouvera: si parfois la combinaison de mots-clés est claire et logique (Jeux Olympiques — Marathon — Grèce antique), elle est parfois cryptique (Joconde — beauté — chocolat) ou tirée par les cheveux (pyramides — Napoléon — hot dog). La façon d’accoler autant d’éléments disparates est audacieuse, elle est peut-être même de son temps, pour une ère d’hypertexte et de zapping. Mais pour la profondeur et la cohérence, c’est moins évident.

Aux frontières du rêve
Certains livres, à l’inverse, savent émerveiller et faire rêver, d’abord et avant tout, en dispensant au passage des connaissances. Chez Milan, la superbe collection de livres hautement interactifs lancée avec Dragonologie, suivi de Magicologie, d’Égyptologie et d’une foule de produits dérivés, vient de s’enrichir de deux autres titres dignes de la série, Guerriers et Piratologie.

Dans Guerriers, on en apprend beaucoup sur de féroces soldats de toutes les époques, des Aztèques aux armées romaines en passant par les guerriers celtes et, bien sûr, les chevaliers. Présentée en capsules, à l’aide de nombreux gadgets qui s’ouvrent, se déplacent ou se déplient (lettres secrètes, carnets d’instructions, cartes sur l’art héraldique, vaisseau viking en 3D, etc.), l’information explique de façon très sérieuse les formations et les stratégies utilisées, les forces du hoplite ou des formations romaines, les conquêtes d’Alexandre le Grand ou les brutales cérémonies aztèques. Mais du même élan, on se tourne aussi vers certains éléments légendaires ou fantaisistes, comme les ninjas du cinéma, l’entraînement surhumain d’une caste de guerriers celtes ou les exploits de tel ou tel héros. La réalité et la fiction se rattrapent mutuellement, d’un chapitre à l’autre.

Il en va de même avec la piraterie, qui présente, plans à l’appui, le Queen Anne’s Revenge, vaisseau bien réel du célèbre Barbe-Noire, ou encore des cours de cartographie maritime et de tenue de journal de bord, voire la piraterie en mer de Chine, tout en entretenant la légende des trésors oubliés sur des îles désertes et en suivant, tout au long du bouquin, la trace d’une certaine Arabella Drummond et de sa Némésis, le capitaine William Lubber. Beaucoup d’aventures, mais aussi une foule d’informations quasi encyclopédiques sur le monde maritime de jadis.

Les enfants en retiennent-ils plus d’histoire que de mythes? Très bonne question. Ils sont en tout cas fascinés par la présentation multidimensionnelle et le dynamisme visuel renversant de toutes les pages. Et dans le cas de la «piratologie», ils peuvent même compter sur une véritable boussole, enchâssée dans la couverture, pour éviter de perdre le nord. Yo ho ho, et… un chocolat chaud.

Dans mon journal
L’avantage d’un livre comme Piratologie, c’est de rendre l’expérience très concrète et personnelle, une voie que Gallimard Jeunesse approche notamment par une série de journaux intimes de jeunes gens d’autres époques. Ainsi, on peut lire, dans un format correspondant à celui d’un petit roman, Au temps des martyrs chrétiens. Journal d’Alba, 175-178 après J.-C., ou encore À l’aube de la révolution russe. Journal de Liouba, 1916-1917. En format album, pour un public plus jeune, on suivra aussi Flavia à Pompéi, sous l’empire romain, dans la collection «Journal d’un enfant». Un album dont l’approche est un peu plus encyclopédique et bien révélatrice de la vie quotidienne à l’époque romaine.

Le journal, on l’aura compris, est plutôt considéré ici comme un art féminin. Les jeunes filles dont on suit l’histoire y sont toutes au bord d’un tournant important de l’histoire, dans des périodes troubles et potentiellement dramatiques. La formule permet, de façon un peu sentimentale, de personnaliser l’expérience historique et de faire sentir que des événements à grande échelle ont aussi des conséquences à une échelle bien personnelle. Ce qui est déjà plutôt bien.

C’est d’ailleurs dans le même esprit d’une Histoire personnalisée que l’on peut lire l’album illustré Les Voyages de Jacques Cartier à la découverte du Canada, qui nous raconte les voyages du célèbre Malouin en se concentrant sur l’expérience de Thomas, un jeune mousse qui se lie d’amitié avec les fils du chef Donnacona, revenus en France en 1534. L’effet est assez réussi et l’histoire, bien menée, notamment pour montrer les erreurs de perception des Français dans leurs premiers face-à-face avec les habitants du Nouveau Monde.

Les grands et les petits
Dans le monde des albums et des livres documentaires, comme on dit dans le
jargon du métier, pas besoin d’être grand pour réussir. Il existe de nombreux livres petits ou en tout cas, minces — qui sauront informer et divertir amplement, souvent aussi bien que les plus grands. Serait-ce qu’on a en effet toujours besoin d’un plus petit que soi?

La collection «Savais-tu?», aux éditions Michel Quintin, offre depuis plusieurs années une formule assez souriante sur les animaux de toute sorte. Après les gorilles, les guêpes, les piranhas, les araignées et les coquerelles, voici venir Le Ver solitaire dans toute sa grande — et longue? splendeur. Jusqu’à 12 mètres, nous apprend le livre, en offrant de page en page un fait sérieux accolé à un dessin rigolo qui anthropomorphise gentiment la créature. Un beau mariage de scientifique et de fantaisiste, le tout pour à peine 7,95$. Une aubaine.

Ces tout petits livres sont, au total, plus convaincants que La Tortue, de Tatsu Nagata, magnifique album, illustré avec une finesse vraiment exceptionnelle, où on présente en quelques traits et en quelques lignes ce reptile qui peut être marin ou terrestre, herbivore ou parfois carnivore (ce qu’on illustre en montrant une tortue qui mord le mollet d’une vache abasourdie). Un beau bonheur visuel, un vrai plaisir… mais sur le plan scientifique, bien, bien mince — même si c’est pour les petits.

D’un format un peu plus grand que les «Savais-tu?» et à peine plus chère, mais toujours plus que du simple bonbon, la collection «Ombilic», aux éditions de l’Isatis, fait depuis une dizaine d’albums le tour du corps sous tous ses angles, des mécanismes derrière une envie de pipi, un rot ou un pet au fonctionnement des sens, en passant par les Bleus, bosses et bobos, dans le dernier-né de la collection. Au fond, sous cet angle, c’est tout le rôle et le fonctionnement de la peau (pores, poils, réaction aux coupures et brûlures, etc.) qui est expliqué, par des exemples que les jeunes lecteurs saisiront facilement.

Toujours en un peu plus grand format (mais à prix toujours raisonnable, et pour des lecteurs un peu plus vieux, la maison Dominique et Compagnie a créé une collection documentaire intitulée «Curieux de savoir», où un récit fictif sur un animal donné est entouré d’un lexique sur des mots-clés importants pour la connaissance de ses animaux, et suivi de pages plus informatives. On peut y apprendre tout sur la migration de la bernache dans l’album du même nom, ou encore, dans un volume superbement illustré d’aquarelles signées Claudine Vivier, sur ce que le caribou mange et vit dans les terres du nord. En prime, des liens Internet, sur le site de l’éditeur, permettent d’enrichir les connaissances des jeunes lecteurs ou d’intégrer les volumes à un projet éducatif en classe.

Vous en voulez encore? Pourquoi pas le dernier-né de la collection «Professeur Génius», belle série de livres scientifiques où l’on répond assez adroitement à une foule de questions où des lecteurs d’une douzaine d’années se retrouvent bien? Dans Mon album des sciences, le tour d’horizon est très complet, de la physique à la chimie, aux mathématiques et à l’astronomie. Les pages sont un peu foisonnantes, un peu chargées, mais c’est dire à quel point les livres débordent d’information juste et bien expliquée. Et dans ce cas-là, oubliez la fantaisie: c’est bien de science qu’il s’agit.

Bibliographie :
Encyclopédie des cancres, rebelles et autres génies, Anne Blanchard, Serge Bloch et Jean-Bernard Pouy, Gallimard Jeunesse, 144 p., 37,95$ L’Agriculture racontée aux enfants, Philippe J. Dubois et Élise Rousseau, Hurtubise HMH, 76 p., 22,95$ Ouvre-moi… et tu sauras tout sur tout!, David Roberts et Jeremy Leslie, ERPI, 352 p., 29,95$ Guerriers et Piratologie, Collectifs, Milan Jeunesse, 48 p., 37,95$ ch. Au temps des martyrs chrétiens. Journal d’Alba, 175-178 après J.-C, Paule Du Bouchet, Gallimard Jeunesse, coll. Mon histoire, 176 p., 16,95$ À l’aube de la révolution russe. Journal de Liouba, 1916-1917, Anne-Marie Pol, Gallimard Jeunesse, coll. Mon histoire, 168 p., 15,95$ Flavia, Pompéi, an 79, Le journal d’un enfant à Pompéi sous l’empire romain, Sandrine Mirza, Antoine Ronzon et Vincent Desplanche, Gallimard Jeunesse, coll. Journal d’un enfant, 60 p., 24,50$ Les Voyages de Jacques Cartier à la découverte du Canada, Maryse Lamigeon et François Vincent, L’école des loisirs, 46 p., 23,50$ Le Ver solitaire, Michel Quintin, Alain M. Bergeron, Sampar, Éditions Michel Quintin, coll. Savais-tu?, 64 p., 7,95$ La Tortue, Tatsu Nagata, Seuil Jeunesse, 24 p., 15,95$ Bleus, bosses et bobos, Angèle Delaunois et François Thisdale, Éditions de l’Isatis, coll. Ombilic, 32 p., 11,95$ La Bernache, Sylvie Roberge, Michel Noël et Claude Thivierge, Éditions Dominique et compagnie, coll. Curieux de savoir, 32 p., 18,95$ Le Caribou, Sylvie Roberge, Michel Noël et Claudine Vivier, Éditions Dominique et compagnie, coll. Curieux de savoir, 32 p., 18,95$ Professeur Génius. Mon album des sciences, Collectif, Québec Amérique Jeunesse, 336 p., 18,95$

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