Devenir centenaire en écrivant pour les jeunes.

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Loin de produire des briques de six cents pages que l'on s'arrache à minuit une, le jour de leur sortie, aux deux ans, les auteurs jeunesse québécois se distinguent plus souvent par leur caractère prolifique et la publication de quelques titres par année — voire de plus d'un par saison littéraire.

C’est ainsi qu’un François Gravel a publié une douzaine d’aventures de «Klonk» en autant d’années, sans compter sa série des «Daniel» chez Dominique et compagnie, riche de sept volumes en six ans à peine. Une Dominique Demers a ainsi publié une quinzaine de romans et de nombreux albums chez de nombreux éditeurs, depuis autant d’années — sans compter les études universitaires, les scénarios et son travail d’édition à la maison Imagine, dont la remarquable première cuvée a été lancée le printemps dernier.

On peut de même penser à Ginette Anfousse et aux centaines de milliers d’exemplaires vendus des séries «Jiji et Pichou» ou «Rosalie», à la longue série des «Zunik» de Bertrand Gauthier, à la production galopante d’un Camille Bouchard dans le roman adolescent (huit livres en trois ans) et à bien d’autres exemples encore. Et que dire d’un Bryan Perro, dont la série des «Amos Daragon», loin de faire dans la plaquette légère, a déjà livré huit tomes (et un album hors série) depuis 2003, un rythme trépidant qui devrait se poursuivre cet automne ?

Le centenaire

Le champion toutes catégories, dans ces élans soutenus de la littérature jeunesse québécoise, semble toutefois être Gilles Tibo, qui célébrera cet automne ses dix ans d’écriture (après une carrière d’illustrateur déjà bien établie) et la publication de son centième livre, Le Grand Amour, incidemment quinzième de la série des «Noémie» en… neuf ans. Mieux encore, la plus récente aventure de l’éternelle ingénue, qui sera lancée le 21 septembre par Québec Amérique, est un roman double : 240 pages d’émois amoureux naissants, de rumeurs de corridors d’école, de distraction en classe et de petits coups de foudre.

Le tout commence quand la grand-maman de Noémie lui annonce, par horoscope interposé, qu’un événement exceptionnel va se produire aujourd’hui. Sceptique, alors que sa journée se déroule bien strictement «comme d’habitude», la petite est néanmoins troublée, puis carrément renversée lorsqu’elle trouve un gros cœur rouge dessiné sur une feuille rose, qu’un amoureux timide a camouflé dans son cahier de français. Quelqu’un l’aime donc ? Mais qui ? Noémie et ses amies passeront la journée à tenter de résoudre l’énigme et à apprendre les subtilités de la vie amoureuse et sentimentale, au prix d’un ou deux baisers électrisants.

L’affaire, on s’en doute, est assez charmante et souriante, animée par un bon sens des émois obnubilants et souvent instantanés qui savent accaparer l’esprit des petits (et bon, avouons-le, encore de temps en temps, celui des grands). Rares seront ceux qui n’auront pas souri quelques fois devant les questionnements et les étourdissements de Noémie, en proie au coup de foudre.

Et ce n’est pas fini…

En 2005 seulement, sans compter les rééditions et les traductions, Gilles Tibo aura publié une dizaine de livres — et on en a peut-être manqué un ou deux, qui sait… Le Grand Ménage du petit géant (onzième de cette série de petits romans illustrés par Jean Bernèche) chez Québec Amérique Jeunesse, Les Lutins et le Cordonnier, adaptation d’un conte de Grimm publié aux Éditions Imagine et illustré par Fanny, La Vie comptée de Raoul Lecompte à la courte échelle et Roro, le cochon savant chez Dominique et compagnie. D’ici la fin de l’année, en plus du dernier Noémie, on verra aussi apparaître La Chambre vide chez Soulières éditeur, avec illustrations de Geneviève Côté, et Le Corps du Petit Bonhomme, cinquième de cette série éducative espiègle illustrée avec beaucoup de finesse par Marie-Claude Favreau (Québec Amérique).

Le choix du thème (l’exploration du corps du Petit Bonhomme) en fait probablement l’album le plus réussi de la série, à la fois tendre et pédagogique. Du bout des orteils au cerveau (mais pas au bout des cheveux, étrangement), on y explique de façon assez détaillée le fonctionnement de toutes les parties de l’appareil humain, y compris l’esprit qui l’anime. On y traite aussi des problèmes qui peuvent survenir et de la mort, assez habilement présentée comme la conclusion naturelle du cycle de la vie. Une série d’activités proposées en fin de parcours ont de quoi en faire une ressource intéressante pour les classes du primaire, le mélange de vocabulaire précis, d’évocations imagées et de gags illustrés sympathiques permettant de rejoindre les petits lecteurs de bien des manières.

La différence tout de même significative qui sépare Noémie du Petit Bonhomme, ou encore des populaires contes inventés Autour de la lune ou du poétique Grand Voyage de Monsieur, explique d’ailleurs à la fois la capacité de l’auteur à tenir le rythme et ce qui en fait un créateur aussi exceptionnel dans le monde de la littérature jeunesse. Il est en effet rare de voir un auteur couvrir ainsi sous autant d’angles et avec autant d’aplomb le vaste monde de l’enfance. De l’œuvre de Tibo émane une sorte de confiance tranquille, un sens du bonheur qui n’est pas béat pour autant et, ainsi, une manière d’aborder le monde qui se révèle sûrement rassurante et réaliste pour les jeunes lecteurs… et leurs parents.

Bienvenue au marais qui pue

Il est toujours sain de savoir rire de soi. Le monde de la littérature fantastique fait bien de s’en souvenir périodiquement, avec tout le sérieux encyclopédique qui entoure des œuvres comme Le Seigneur des anneaux. Déjà connus pour leurs Chroniques du bout du monde, Paul Stewart et Chris Riddell se sont joyeusement secoué les puces en créant une série fantastique qui travaille les canons du genre sur un remarquable mode parodique. Les Chroniques du marais qui pue (Muddle Earth, en anglais, en référence à une certaine Terre du Milieu) annoncent rapidement leur approche avec une carte géographique où trône un lac enchanté suspendu dans les airs, tout près des montagnes moisies et de la mare odorante, et où l’on trouve des inscriptions annonçant que « là y a des dragons… et là aussi… et encore là », mais que par ailleurs « là y a pas un seul dragon ». La faune inventée du marais qui pue et de ses environs vaut à elle seule le détour dans ces pages hilarantes : souris échassières (pratique pour marcher dans les marais), grenouilles péteuses (et explosives), marguerites carnivores (mais alors là, vraiment carnivores), ogres hyperémotifs (attention : danger !)…

Arrivé sur les rayons en juillet dernier, le premier épisode de la série, La Chasse à l’ogre, voit un jeune garçon de dix ans aspiré dans ce monde de fous par un magicien pas malin, qui croit s’être trouvé un super-guerrier pour combattre Engelbert le Gigantesque, l’ogre qui terrorise la région. Mais le pire danger réside du côté du docteur Câlinou, un sombre personnage dont il ne faut pas prononcer le nom (tiens, ça me rappelle quelque chose…).

En s’essuyant les yeux, mouillés de larmes à force de rire, on se réjouira d’apprendre que les deux autres épisodes devraient être sur nos rayons d’ici Noël. Tant mieux : c’est avec impatience que l’on attend le bonheur de replonger dans ce marais qui pue.

Bibliographie :
Le Grand Amour : Noémie (t. 15), Gilles Tibo, Québec Amérique, coll. Bilbo, 240 p., 9,95 $
En librairie le 21 septembre
Le Corps du Petit Bonhomme : Petit Bonhomme (vol. 5) Gilles Tibo (texte) & Marie-Claude Favreau (ill.) Québec Amérique, 48 p., 12,95 $, en librairie le 21 septembre
La Chasse à l’ogre : Les Chroniques du marais qui pue (t. 1) Paul Stewart & Chris Riddell, Milan, 160 p., 14,95 $

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