Au-delà du miroir

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Proprette, édifiante, inoffensive et puérile : sont-ce là les épithètes qui décrivent le mieux la littérature pour adolescents au Québec ? C'est en tous cas l'idée qu'ont fini par imposer les médias de masse, obnubilés par le succès phénoménal des Harry Potter et consorts, auquel ils ont par ailleurs beaucoup contribué. Pourtant, à y regarder de plus près…

S’affranchir de Narcisse

Les médias de masse ont-ils cédé à la tentation de l’hyperbole en opposant les imposants pavés remplis de mystère, de magie, de merveilleux de J. K. Rowling, aux œuvres de nos romanciers et romancières du cru, généralement moins volumineuses, plus réalistes et soumises aux diktats de la pédagogie et de la rectitude politique ? Depuis un quart de siècle, la littérature pour ados made in Quebec a connu un remarquable essor, notamment avec des livres campés dans un univers conforme à celui où les jeunes évoluent. En effet, nombreux ont été les « romans-miroir » mettant en scène des héros aux préoccupations collées sur le quotidien et identiques à celles du public, aux intrigues faisant somme toute peu de place à l’imaginaire, à la fantaisie. Une littérature de polyvalente, de famille éclatées et d’acné récurrente, en fait.

Auteure de livres destinés à tous les publics, ex-présidente de l’Association des écrivains québécois pour la jeunesse, Francine Allard n’est pas loin de penser que nos éditeurs pour les ados ont sous-évalué l’intelligence de leur clientèle. « Écrire spécifiquement pour les adolescents, c’est sous-entendre qu’ils ne seraient pas capables d’apprécier les œuvres écrites pour les adultes, affirme la créatrice de la série  » Tante Imelda « . La prolifération des romans écrits pour les adolescents est, selon moi, un constat d’échec. Parce qu’on s’est un jour imaginé qu’ils ne pourraient s’intéresser à notre littérature pour adultes. Parce qu’on s’est mis à croire qu’ils n’étaient pas assez intelligents pour lire Réjean Ducharme à 13 ans. Nous avons sûrement oublié que les baby-boomers, qui ont eu la chance de faire de longues études, ont eu entre les mains, à l’adolescence, des œuvres consistantes. Je me souviens d’avoir lu, vers l’âge de treize ans, Alexandre Chenevert de Gabrielle Roy, Le Grand Meaulnes de Fournier, Menaud, maître-draveur de Mgr Savard. Puis à 14 ans, Camus, Sartre, de Beauvoir, Colette, Sagan. »

Peut-être rêver…

On chercherait en vain un équivalent québécois aux Rowling, Pullman et compagnie. Pourtant, il faut se méfier des généralisations hâtives. Ainsi que nous le rappellent les éditeurs et écrivains Robert Soulières et Daniel Sernine, bon nombre de maisons d’édition, dont Médiaspaul (anciennement Paulines), ont de tout temps exploité le filon de l’aventure, du fantastique, de la science-fiction, de l’épopée fantastique en offrant à un lectorat de tout âge des œuvres invitant à rêver d’ailleurs et de demain. Mentionnons seulement le « Cycle de Contremont », une saga de fantastique épique du prolifique Joël Champetier, dont le plus récent volet paraît d’ailleurs chez Alire, plutôt que dans une collection s’adressant spécifiquement aux jeunes. On se rappellera d’ailleurs que l’éditeur québécois a fait des littératures de l’imaginaire pour adultes son fer de lance : « Les plus jeunes parmi nos lecteurs, aime rappeler Louise Alain, directrice du marketing chez Alire, sont des ados qui ont dépassé la littérature pour ados. »

Qui plus est, même si la veine « réalisme-miroir édifiant » a longtemps dominé la production, la littérature jeunesse d’ici compte aussi des écrivains inclassables qui, faisant fi des catégories et des genres littéraires, ont bâti une œuvre complexe, riche et sans compromis. Parmi ces salutaires exceptions qui confirment la règle, le nom de Christiane Duchesne s’impose d’emblée : « L’imaginaire fait depuis toujours partie de ma vie, les petits peuples ont depuis longtemps trouvé leur place dans mes livres, explique l’écrivaine, dont l’œuvre savoureuse et éclectique lui a valu plus d’une récompense (prix Christie, prix du Gouverneur général, etc.). Personnellement, je n’écris pas pour les adolescents. Cependant, ceux qui me lisent empruntent une piste ou l’autre, celle des petits ou celle des grands, passent de La Bergère de chevaux à L’Homme des silences avec l’impression de naviguer dans les mêmes eaux. »

L’âge, une vue de l’esprit?

En clair, Francine Allard, qui ne cache pas son admiration pour Tolkien ou Roald Dahl, résume le défi auquel doivent faire face tous les artisans de la littérature jeunesse, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs : « Ne devrions-nous pas fourbir nos plumes et écrire comme si on le faisait pour un lectorat adulte ? Faisons-nous fausse route en écrivant des romans pour ados, en nous inspirant directement d’eux ? N’avons-nous pas tenté de niveler par le bas en offrant des romans-scénarios plus faciles que tous les élèves d’une classe peuvent lire ? Les adolescents ont-ils vraiment besoin qu’on leur écrive des romans spécifiques ? Écrire pour ados veut-il signifier que ce soit moins exigeant ? J’ai lu Le Seigneur des anneaux, Harry Potter et certains bouquins de Roald Dahl, et je dois avouer que leur popularité grandissante a résolument modifié ma façon d’écrire pour ce public. Je lui fais davantage confiance. Je m’adresse au futur adulte qui vit en lui. Et j’en ressens les nobles effets. »

Elle qui ne s’étonne pas de l’engouement soi-disant nouveau qu’ont déclenché les œuvres de Rowling, etc., chez les publics de tout âge, Christiane Duchesne renchérit : « Les conteurs de tribu savaient captiver un auditoire composé de toutes les générations, de l’ancêtre au nouveau-né ; ils savaient raconter de manière à les séduire tous, passant en douce pour les adultes des références étonnantes, sexuelles ou autres, que les petits ne pouvaient pas saisir ; ils savaient également aller chercher l’intérêt de ceux qui avaient l’âge de l’initiation, les adolescents de l’époque. »

Dans ces conditions, un bon roman pour ados, ça devrait ressembler à quoi ? « C’est lorsqu’un adulte en apprécie la lecture », répond tout de go Francine Allard, à qui on laisse le mot de la fin.

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De Francine Allard

Le Cri du silence, Vents d’Ouest/Ado ; la série « Tante Imelda » : La Baronne de la Longue Aiguille, Le Congrès mondial des gens bizarres, Rescapés de l’archipel des Dragons éteints, L’Inoubliable Scandale du Salon du livre, L’Obscur pouvoir de la Malinche, chez Pierre Tisseyre.

De Joël Champetier

Le cycle de Contremont : La Requête de Barrad, La Prisonnière de Barrad, Le Voyage de la Sylvanelle, Le Secret des Sylvaneaux et Le Prince Japier, Médiaspaul/Jeunesse-Pop ; Les Sources de la magie, Alire.

De Christiane Duchesne

La Bergère de chevaux, Québec Amérique/Gulliver Jeunesse ; L’Homme des silences, Boréal ; Jomusch et Le Troll des cuisines, Dominique et compagnie/Roman vert (Prix du Gouverneur général 2001, volet jeunesse)

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