Tout sur ma mère

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Déchirant, aimant ou protecteur, le lien unissant une mère et son rejeton reste un écheveau lié par le sang, insensible au passage du temps. Peu importe les aléas qui ponctueront leurs existences et les batailles qu'ils livreront, ces deux protagonistes de la première heure, tantôt alliés tantôt ennemis, se joueront de l'amour et de la haine avec la même ardeur. « Le cœur d'un mère est un abîme au fond duquel se trouve toujours un pardon », disait Balzac. Hum, ça reste à voir.

La malade imaginaire

« On s’imagine qu’une circoncision ne peut être ratée. C’est faux. Pour preuve ? La mienne. » Non, ma mère n’est pas un problème de Stéphanie Janicot s’ouvre avec cette tirade loufoque que lance son héros, Aaron-Pierre, bien calé dans le divan de son psy. Esseulé, la quarantaine imminente, ce journaliste politique rétrogradé au culturel est né d’une Juive indolente, Anna, qui délaissa une thèse en musicologie pour marier Olivier, un avocat goy très conservateur (« Une juxtaposition de parents [qui n’ont] rien de commun entre eux. »). Poussé à entreprendre une cure par une ancienne copine de fac qu’il veut reconquérir, Aaron tempête contre cette « évidente tentative de castration » qui le brouilla à jamais avec sa mère, dont il nie le rôle dès la première séance, l’accusant d’abandon. À quoi bon se préoccuper d’une femme insaisissable et hypocondriaque par procuration (de multiples consultations pédiatriques au moindre hématome de son fils), souvent absente et en apparence insoumise ?

Sans révolutionner le genre, la construction de Non, ma mère n’est pas un problème est bougrement efficace ; alternant entre passé et présent, les ludiques visites d’Aaron collent parfaitement aux épisodes de la vie d’Anna. De courts chapitres intitulés « Pourquoi je commence une psychanalyse » ou « 2 novembre 1964 », au rythme alerte et portés par une écriture sans ambages farfelus mais bien maîtrisée, permettent au lecteur— entre autres effets de style réussis — de croire qu’Aaron s’adresse à lui, occultant la présence néanmoins très forte du taciturne thérapeute. Débuté de manière quasi désinvolte, le septième roman de Stéphanie Janicot se révèle violemment tragique ; comme dans un entonnoir infernal, le dénouement met en place les pièces d’un puzzle surprenant, dévoilant des relations filiales insoupçonnées basées sur les non-dits.

La folle du logis

Colin Sydney est un prof d’histoire blasé qui n’a que faire d’une marmaille chahuteuse et d’une femme en cloque d’un quatrième marmot, pour laquelle il ne ressent plus qu’ennui. Comme si ce n’était pas suffisant, Colin a deux autres femmes qui peuplent sa monotone existence : Isabel, la jeune travailleuse sociale avec qui il s’empêtre dans une relation extraconjugale guère affriolante, et sa sœur, Florence, vieille fille de son état et voisine écornifleuse d’Evelyn et Muriel, deux étranges banlieusardes recluses dans une demeure décrépite. Jadis un médium faisant tourner les tables, Evelyn plonge lentement dans une sombre démence ; convaincue d’être persécutée par d’invisibles êtres hostiles, elle entraîne dans ses hallucinations sa fille Muriel, déficiente mentale au physique peu amène, qu’elle considère comme un poids mort. Et si ça n’avait été de cette fouineuse d’assistante sociale venue fourrer son nez dans leurs affaires (Isabel !), la vie aurait poursuivi son cours et personne n’aurait su, pour la mystérieuse grossesse de Muriel.

Paru en 1985, C’est tous les jours la fête des mères, de la critique littéraire britannique Hilary Mantel, forme un triste portrait de famille. Ici, la frontière entre esprit sain et dérangé est ténue ; qui, de la vieille bique hargneuse ou de sa fille, certes un tantinet à côté de la plaque mais capable de déjouer la surveillance parentale, est la plus folle ? Alors que sa mère refuse tout contact avec l’extérieur depuis le décès de son époux (la scène des tickets de bibliothèque périmés depuis 30 ans est exquise), Muriel, malgré quelques « absences » ponctuées d’éclairs de lucidité, semble presque jouer à l’idiote dans le seul but de faire tourner en bourrique sa paranoïaque génitrice. L’écrivaine tisse une trame romanesque teintée d’un humour noir qui véhicule des problématiques complexes. Avec comme figure de proue des relations interpersonnelles conflictuelles, Mantel aborde des thèmes arides (naissance, mort, handicaps mentaux, cruauté, haine, pédophilie), auxquels elle associe une sérieuse réflexion sur l’infidélité et la responsabilité qui incombent à tout individu vivant en société. Quant à l’épilogue, à faire frissonner d’horreur, il laisse planer le fantôme d’une intemporelle malédiction.

La reine du foyer

L’Anglaise Anne Fine écrit tant pour les adultes que pour la jeunesse — on se rappellera Mme Doubtfire, récipiendaire du Observer Teenage Fiction Prize et incroyable succès au box office. Dans Vieille menteuse, Fine narre avec une incisive drôlerie les péripéties d’un vieux garçon qui s’occupe de son irascible maman, Norah, une harpie surnommée Notre-Dame des Pleurs.

Employé du service d’hygiène publique, Colin Riley (eh oui, un autre piètre héros du même prénom !) est un perdant. Timide et maladroit, il est affublé d’une sœur jumelle, Dilys, une teigne qui cultive les amitiés féminines en attendant le jour où elle pourra danser sur la tombe de leur mère. Colin s’occupe donc seul de cette « langue de vipère » qui colporte des bobards tant sur ses voisins que sur ses rejetons et peste contre tout un chacun, faisant ses courses et supportant ses jérémiades « parce qu’elle est vieille et fragile ». Constamment rabroué et dénigré, il se réfugie secrètement dans la remise de la maison familiale, où il fantasme sur une pin up de papier et rêve d’une existence meilleure pour l’adorable petite Tammy, cette « enfant volante » miraculeusement sauvée par Dilys et qu’il s’entête à protéger

Multipliant les situations cocasses qu’illuminent des dialogues menés en roulements de tambour, Anne Fine se révèle typiquement british dans son approche de la comédie de mœurs, maquillant un récit tristement pathétique d’une bonne couche d’humour aussi méchant que tendre. Mal dans leur peau, ses personnages s’enrobent d’une carapace pour masquer leur profonde vulnérabilité et leur crainte du changement, qui ne sont autres que les leitmotiv de ce féroce et très touchant chassé-croisé entre un fils et sa mère.

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Non, ma mère n’est pas un problème, Stéphanie Janicot, Albin Michel
C’est tous les jours la fête des mères, Hilary Mantel, Rivages
Vieille menteuse, Anne Fine, L’Olivier

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