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Littérature étrangère

Les libraires - Numéro 94
Raymond Carver : De la mousse dans la piscine

Raymond Carver : De la mousse dans la piscine

Par Philippe Fortin, Marie-Laura, publié le 04/04/2016

La réédition toute fraîche du recueil de miscellanées Les feux, la parution d’une imposante et formidable biographie par Carol Sklenicka, de même que la récente publication du neuvième tome de ses œuvres complètes aux éditions de l’Olivier concourent à ramener Raymond Carver à l’avant-plan du monde littéraire francophone. Adulé par les Américains, célébré par les Français, il demeure étrangement et malheureusement sinon boudé, du moins méconnu par les Québécois. Portrait et présentation d’un homme et d’une œuvre qui méritent amplement que l’on s’y attarde.

Raymond Carver (1938-1988) est un nouvelliste américain. Auteur de quatre recueils de nouvelles, de quelques essais et de plusieurs recueils de poésie, il est surtout reconnu pour ses nouvelles au style concis, quoique poignant, dont la retenue et la pudeur, paradoxalement, révèlent une puissance dramatique et une charge émotionnelle insoupçonnées. Mettant typiquement en scène des personnages aux vies sans envergure, dont la banalité biographique n’a d’égale que l’absence d’ambition, l’univers des nouvelles de Carver est le plus souvent petit, limité, contraint, malaisé. L’alcool et la misère pullulent, ruinent les personnages et rythment ces histoires ordinairement peu glorieuses où de pauvres types s’esquintent à harnacher l’existence, cheval fou à la bride trop regardée. Ce qui fonde la particularité de cet univers, outre l’immense tendresse avec laquelle sont dépeintes ces vies décolorées, réside dans la mise en relief du plat qui s’y opère, dans la symbolisation d’un quotidien insensiblement promu et mesure de toute chose, dans l’essentialisation du dérisoire qui s’y accomplit et, surtout, dans l’omniprésence du sentiment d’une menace qui plane, celle de l’inévitable et foncière incommunicabilité guettant les êtres.

À la différence d’un Bukowski – auteur brillant lui aussi, mais dont l’essentiel de l’œuvre consiste en une poétisation baroque de la dégueulasserie, en une apologie faustienne de la débauche et en la glorification misanthrope d’une forme particulièrement amère de solitude qu’un certain John Fante avait déjà exploitée trente ans plus tôt et en mieux par le biais du personnage d’Arturo Bandini –, Carver ne se vautre jamais dans le stupre de l’isolement hautain du poète incompris dont l’avilissement n’est qu’une preuve de plus de l’inaltérabilité artistique. Apparentés en raison de leur statut de nouvellistes, de poètes et d’antihéros littéraires notoires, Bukowski et Carver traitent des mêmes thèmes dans des registres complètement différents. La sournoiserie et la mauvaise foi, typiques de Bukowski, n’ont aucun équivalent chez Carver, dont la sincérité et l’empathie surplombent toujours la noirceur des thèmes ou la détresse des protagonistes.

Le sérieux avec lequel Carver pratique son art est aussi symptomatique du respect qu’il éprouve à l’égard du métier d’écrivain. On l’a dit et redit : Carver est né pauvre, s’est marié très jeune, est devenu père trop vite et n’a eu que tardivement le loisir de travailler à plein temps sur son œuvre, ce qui ne l’a pourtant jamais empêché de retravailler scrupuleusement chacun de ses textes, certains atteignant parfois une quarantaine de versions avant de satisfaire notre homme. L’intransigeance qui se manifeste ici n’a pas d’autre but que celui d’éviter l’impertinence, de rappeler le caractère obligatoirement loyal et difficile de l’écriture. En effet, il ne s’agit pas d’écrire pour écrire; Carver voit dans l’acte littéraire réussi le résultat d’un effort, la résolution formelle d’une intuition dont l’expression nécessite le plus honnête et le plus rigoureux labeur : « Un écrivain consciencieux écrit aussi bien et aussi sincèrement qu’il le peut, en espérant toucher un public aussi vaste et intelligent que possible. Donc, tout ce qu’on peut faire, c’est écrire le mieux possible, en espérant avoir de bons lecteurs», explique-t-il dans un entretien réalisé quelques années avant sa mort. L’humilité d’une telle approche est digne de mention, à une époque où l’ego prend toujours plus de place, tant dans le champ littéraire qu’ailleurs.

À propos de l’art et de son action sur les gens, il nous dit, à la fois exalté et triste : « J’avais à chaque fois le sentiment que ma vie allait forcément changer à cause de ce que tout cela m’avait fait éprouver, que je ne serais plus jamais le même. Ça allait faire de moi un autre homme, c’était inévitable, rien ne pourrait l’empêcher. Mais j’ai assez vite compris que ma vie n’allait pas changer pour autant. Quand j’ai compris que l’art restait sans prise sur la réalité, j’ai éprouvé une cruelle déconvenue. Mais c’est ainsi. » C’est un peu ça, du Raymond Carver : un subtil mélange de bonne foi et de résignation, d’enthousiasme et de désespoir, entrecoupé d’éclairs de lucidité ou d’aveuglement, c’est selon.

Du vendeur d’aspirateurs à domicile essoufflé, s’acharnant à opérer une démonstration complète de son produit à un homme seul dont la vie vient de basculer et qui n’en a rien à battre de cet infirme ayant des crochets à la place des mains, se promenant par les rues en vendant des photos de leur propre maison aux badauds lui ouvrant la porte, à ce petit garçon feignant la maladie pour ne pas aller à l’école et partir à la pêche après avoir volé quelques cigarettes à sa mère, ou à ce couple lessivé vivant presque cloîtré dans un motel minable qu’il a acheté en des temps plus heureux, ou encore à cet homme hargneux recevant la visite de l’ami aveugle de sa femme et finissant par vivre une véritable épiphanie en tâchant de faire comprendre à celui-ci ce qu’est une cathédrale par le truchement d’un dessin fait à quatre mains, les personnages et les histoires de Carver portent en eux toute la maladresse, le bon vouloir, la bêtise, la superbe, la gaucherie et la grâce dont l’humanité est capable.

Pour qui voudrait bien se plonger dans son œuvre, Parlez-moi d’amour What, recueil de nouvelles, est sans contredit à lire sans plus tarder. Signalons aussi Les vitamines du bonheur ainsi que Les trois roses jaunes, eux aussi remarquables à plus d’un titre. Moins connue, sa poésie vaut pourtant également le détour. La vitesse foudroyante du passé, seul recueil traduit en français et offert en format poche, recèle son lot de petites perles bien senties.

La façon d’écrire de Raymond Carver est un monde à part entière. Rigoureux et précis tout en étant léger et fluide, son style reflète toute la patience et la passion avec lesquelles il travaille, le tout donnant lieu à une véritable poétique de la réserve, une anthropologie de l’incommunicabilité, une perception de la condition humaine ancrée dans la mise en évidence des limitations contraignant le libre épanouissement des uns et des autres, pour le pire et pour le meilleur.

Photo : © Bob Adelman

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