Philippe Claudel présente son nouveau livre: Le Rapport de Brodeck

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Il s’est fait connaître avec La Petite Fille de Monsieur Linh et Les Âmes grises; Philippe Claudel se définit comme un romancier qui sonde l’âme humaine. Pour cette rentrée 2007, son nouveau roman, Le Rapport de Brodeck, est en lice pour le Goncourt.

Le Rapport de Brodeck est un roman. C’est un peu banal d’affirmer cela, mais je pense que c’est essentiel. Le roman pour moi ne va pas de soi: il est aujourd’hui étrangement menacé. Certains le font dévier du côté de l’essai philosophique, d’autres vers le journal intime, d’autres encore vers le récit niais propre à anesthésier les cerveaux en les noyant dans de l’eau de rose. J’arrêterai ici cet inventaire hélas incomplet des attentats au genre majeur de la littérature moderne. Ce que je veux dire, c’est que pour moi le roman est avant toute chose une question de dynamite. Il doit être explosif, dérangeant, irritant, inhabituel. Il doit gratter, énerver, faire mal, démanger, bousculer le lecteur. Il doit lui faire regarder le monde non pas tel qu’il le voit, mais tel qu’il ne le voit pas, ou tel qu’il ne veut plus le voir. Le roman est un art de perdre celui qui le lit pour mieux lui désigner des vérités qui ne sont jamais bonnes à dire ou à entendre. Mais tout cela, le roman doit le faire l’air de rien, sans lourdeur, avec pour essentielle alliée l’imagination, les personnages, les paysages, les situations, les rebondissements, le suspens, toutes choses qui saisissent le lecteur, au degré premier, et le font tourner les pages sans se douter qu’il lit bien plus que ce qu’il lit. Voilà, tout est dit, je crois: lire bien davantage que ce qu’on pense lire. Il y a l’histoire que le roman raconte, doit raconter, et sans ennui s’il vous plaît! Et il y a les graines qu’il dépose insidieusement dans les cerveaux des lecteurs, des graines qui mettront plus ou moins de temps à germer, des graines qui ne germeront peut-être pas toutes, chez tous les lecteurs, mais des graines tout de même. Et parfois, on le sait, une graine et ce qu’il en sort peuvent fendre le plus solide des asphaltes.

Alors, pour ce roman-là, Le Rapport de Brodeck, je peux juste dire que j’ai tenté d’y jeter beaucoup de graines. Des graines qui sont autant de questionnements sur la nature humaine, sa beauté et sa culpabilité, sa faiblesse face au mal et parfois sa force, son étranglement lorsqu’elle se trouve coincée entre la possibilité paisible de l’oubli et celle, plus lourde à supporter, de la mémoire.

L’homme n’est pas souvent taillé à la mesure du monde, et Brodeck en est un de ces représentants banals, que son époque dépasse, que son époque écrase. Il a de fragiles épaules, et on veut y poser des poids insupportables.
C’est son roman. C’est le nôtre.

Bibliographie :
Le Rapport de Brodeck, Stock, coll. Bleue, 414 p., 32,95$

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